Perversions narcissiques et psychopathies : théories et concepts

"Nouvelle encore, mal connue, parfois mal reçue […] et cependant nécessaire, la notion de perversion narcissique se situe à un carrefour et une extrémité : carrefour entre l'intrapsychique et l'interactif, entre pathologie individuelle et pathologie familiale du narcissisme, et extrémité de la trajectoire incessamment explorée, reprise et précisée entre psychose et perversion." (Paul-Claude RACAMIER, 1992)

Article sur Le Plus de l’Obs

Pervers narcissiques : ce n’est pas un phénomène de mode.

Par Philippe Vergnes

LE PLUS. Il y a quelques semaines, nous avons publié sur Le Plus plusieurs tribunes sur la perversion narcissique, qui ont suscité un grand nombre de réactions. Pourquoi le sujet engendre-t-il autant d’interrogations ? Ce concept est-il le produit de nos modes de vie ? Philippe Vergnes, auteur de « Le mal du siècle : la manipulation », a souhaité rappeler ses origines.

Édité par Rozenn Le Carboulec

La soudaine popularité de l’expression « pervers narcissique » ne passe guère inaperçue, comme en atteste la sortie du film Respire de l’actrice/réalisatrice Mélanie Laurent, qui met en scène ce type de relation destructrice dans le cadre d’une amitié entre lycéennes. Dans ces conditions, il est logique d’entendre de plus en plus de voix s’élever pour critiquer l’effet de mode que suscite l’association de termes à forte consonance péjorative telle que « pervers » et « narcissique ».

Qu’en est-il au juste ?

Cette perversion se nourrit de l’environnement et des interactions

Initialement, la perversion narcissique a été découverte par Paul-Claude Racamier (1978) après plus de vingt-cinq années de recherches auprès des familles à transactions schizophréniques, à une époque où l’étude des questions de survie narcissique, d’identité narcissique, de capacité narcissique ou de déficience et de fragilité narcissique était devenue une nécessité pour rendre compte de certains processus psychotiques.

Les travaux de ce chercheur se sont essentiellement articulés autour de deux pôles : les psychoses – dont l’approche a considérablement bouleversé la clinique –, et les perversions ; tous deux en lien avec une source commune : le narcissisme. Son parcours l’a conduit du pathologique le plus souffrant au normal ordinaire de la croissance psychique en procédant d’un examen à rebours – pourrions nous dire – de l’être humain dans son environnement.

Il résulte de cette démarche que la perversion narcissique décrit l’évolution de la personnalité d’un individu selon des modalités prenant en compte la qualité de ses interactions avec son entourage. Nous sommes donc là sur une conception dimensionnelle – et non pas catégorielle – du fonctionnement psychique, ce qui la place en parfaite contradiction avec l’utilisation qui est aujourd’hui faite du concept de pervers narcissique.

Ainsi, pour Racamier, du moment perversif – ou soulèvement perversif – à la perversion pleine, il existe tout un éventail de configurations possibles, mais le plus important à comprendre dans la perversion narcissique, précise-t-il, c’est le mouvement qui l’anime et dont elle se nourrit. Ce mouvement peut ne constituer qu’un moment de la vie, lors de désarroi psychique ou de crise, avant de rétrocéder.

Une prise de conscience de leur comportement destructeur

Or, comment ne pas confondre un mouvement pervers narcissique amorcé par un pervers « ponctuels ou partiels, passagers ou manqués », avec un pervers narcissique « accompli » au sens qu’en donne Racamier ?

La réponse à cette question est très importante, car si du point de vue des victimes, les souffrances qu’elles éprouvent sont strictement les mêmes dans un cas comme dans l’autre, du côté de l’instigateur du mouvement pervers narcissique, la différence est énorme, car contrairement à tout ce qui est affirmé dans certains magazines de presse plus prompts à attiser une guerre des sexes plutôt qu’à l’apaiser, certains « pervers narcissiques » peuvent très bien prendre conscience de leurs comportements destructeurs envers autrui à condition que l’on puisse les y aider et que leurs failles narcissiques soient clairement identifiées.

Nous sommes très loin de la récupération du concept

Nous sommes donc très loin des croyances que véhicule la récupération du concept de pervers narcissique. Rappelons-en les principales définitions.

Pour P.-C. Racamier (1992, pp. 284) :

« Le mouvement pervers narcissique est une façon organisée de se défendre de toutes douleur et contradiction internes et de les expulser pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui et non seulement sans peine mais avec jouissance. »

Quant à la perversion narcissique, elle « définit une organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir » (Racamier, 1993).

Six caractéristiques de la perversion narcissique

Grâce à ces deux définitions, nous pouvons appréhender la perversion narcissique avec plus de clarté :

1. Nous en déduisons que le pervers narcissique désigne une personne qui use de procédés spécifiques, de façon durable ou transitoire, pour se protéger d’une souffrance inconsciente qu’il ne parvient pas à gérer ;

2. Ce mode d’organisation psychique consiste à éviter le deuil ou les conflits intrapsychiques en les exportant ailleurs « non seulement sans peine, mais avec jouissance » ;

3. Cette projection est impensable, car il n’est rien de plus inconcevable que d’envisager le fait que la souffrance puisse s’exporter par voies intersubjectives ;

4. Les blessures narcissiques infligées à autrui deviennent une source de plaisir pour le pervers narcissique ;

5. Il a besoin d’un tiers « manipulé comme un ustensile et un faire-valoir » pour se réaliser, en d’autres termes la cible du pervers narcissique est objetisée, chosifiée ;

6. C’est dans la relation que cette pathologie va se manifester et que nous pourrons l’observer ; etc.

Tous les manipulateurs ne sont pas pervers narcissiques

Outre la première confusion déjà évoquée entre mouvement perversif et pervers narcissique, ce dernier point met à jour une autre source d’erreur située au niveau des interactions sociales, car « la perversion narcissique est faite avant tout d’actions et de conduites » (Racamier, 1992, p. 289).

C’est là le pré carré des comportementalistes qui amalgament faussement le pervers narcissique avec le manipulateur en restreignant l’analyse des situations d’emprise au seul domaine de la manipulation, mais si tous les pervers narcissiques sont forcément des manipulateurs en puissance, tous les manipulateurs ne sont pas pervers narcissiques.

Pour comprendre en quoi la manipulation est dangereuse, il faut s’intéresser aux buts qu’elle vise, car si nous manipulons tous, nous ne manipulons pas tous pour les mêmes raisons. C’est là toute la différence.

Ces raisons peuvent être altruistes, matérielles et/ou narcissiques. Seuls les manipulateurs usant de manipulation narcissique – ou matérielle et narcissique – peuvent être considérés comme pervers narcissiques, car ce type de manipulation induit un « meurtre psychique » chez les sujets visés. Autrement dit, elles sont destructrices et aboutissent à un décervelage des personnes qui en sont la cible. Ce processus n’est toutefois pas irréversible, d’où l’importance d’un bon diagnostic et d’une prise en charge adaptée.

La gravité de la crise engendre des violences psychologiques

En résumé, je dirais que, quel que soit le nom que nous donnons à ce fléau social, peu importe les mots que nous employons pour le nommer, car ils expriment une réalité bien tangible à ne pas négliger. La nier revient à infliger une violence supplémentaire à ceux qui ont vécu « une expérience non humaine » selon l’expression de Primo Lévi dans son livre témoignage « Si c’est un homme ».

Reste que la crise économique dans laquelle nous nous enfonçons provoque des drames humains d’une intensité d’autant plus grande qu’elle nous impose à tous de plus en plus de frustrations et d’expériences douloureuses, conflictuelles ou dépressives.

Autrement dit, la gravité de cette crise engendre de nouvelles violences psychologiques propices aux soulèvements perversifs qui ne peuvent qu’aggraver la dégradation du climat social actuel en stimulant « une guerre de tous contre tous ».

En guise de conclusion, je dirais que la perversion narcissique – et son archétype le pervers narcissique –, loin d’être un effet de mode ou le triomphe d’un concept flou, est une théorie d’une richesse encore inexploitée dont la popularité nous exhorte à comprendre le monde dans lequel nous vivons et ce vers quoi il se dirige si nous persistons à ignorer les nombreux signaux d’alerte qu’il nous renvoie.

Pour l’anecdote, signalons que sur un plan symbolique, le mythe de Narcisse est aussi une représentation de la décadence et de la régression. N’est-ce pas ce que semble nous dire le succès inopiné du concept de pervers narcissique ?

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