« Les hommes trébuchent parfois sur la vérité, mais la plupart se redressent et passent vite leur chemin, comme si rien ne leur était arrivé. » (Winston Churchill)

« Il ne peut y avoir plus vive révélation de l’âme d’une société que la manière dont elle traite ses enfants. » (Nelson Mandela)

Préambule :

Depuis quelques décennies, nous pouvons observer un certain déclin de la psychanalyse à la grande « joie » d’un nombre croissant de personnes qui lui reprochent plus ou moins ouvertement d’être une secte. Je ne saurais les blâmer, d’autant que je suis moi-même très critique envers le « créateur » de la psychanalyse (cf. « Le mystère Freud : Freud Vs Racamier ou l’énigme de la perversion narcissique »). Mais critiquer Freud ne signifie pas être « contre » ou hostile à la démarche psychanalytique, car il existe de nombreux courants où certains auteurs ont su utiliser, et éclairer, les découvertes freudiennes en les « fertilisant » de façon tout à fait surprenante… et fort convaincante au regard de la véracité des faits. Tel est en particulier le cas d’un certain Paul-Claude Racamier, psychiatre-psychanalyste cofondateur du CPGF, dont Daniel Zagury, « l’expert des “génies du mal” », dit qu’il est, avec Claude Balier, l’un des deux auteurs qui ont particulièrement contribué à faire avancer nos connaissances sur la perversité[1]. Aussi, loin d’hurler avec les loups et de pousser des cris d’Onfray en annonçant joyeusement « le crépuscule d’une idole » – et de sa « philosophie » –, j’ai pris le parti, depuis déjà quelque temps, de trier le bon grain de l’ivraie dans l’œuvre freudienne, et ce pour une raison toute simple, mais au combien complexe dans sa réalisation : la psychanalyse a aujourd’hui infiltré toute notre société dans des proportions que la plupart d’entre nous n’imaginent même pas. En effet, la psychanalyse n’a pas qu’influencé l’ensemble du champ thérapeutique pendant près d’un siècle, elle a également fortement fécondé les techniques d’asservissement qu’utilisent certains à notre insu pour obtenir de nous ce que nous n’accepterions pas de leur consentir sans manipulation. Par exemple, savez-vous seulement que certaines découvertes importantes de cette discipline sont au cœur des relations publiques, du lobbying, des stratégies modernes de marketing et de la politique, etc., dont nous avons eu un magnifique exemple lors des dernières élections présidentielles françaises ? Inutile ici d’entrer dans les détails. Cela fera l’objet de prochaines publications, mais la psychanalyse, que certains ont utilisée intentionnellement dans des buts peu avouables peut tout autant être un outil au service de notre avilissement que le meilleur gage que nous puissions avoir pour nous en libérer. Il ne s’agira donc pas dans cet article de pourfendre, une fois de plus, cette discipline, mais bien d’éclaircir certains points d’achoppement la concernant. Comme l’indique le titre de cet article, il sera ici question du « complexe d’Œdipe » considéré comme « le concept le plus crucial de la psychanalyse[2] ». Critiquer l’œdipe selon Freud, c’est, pour la plupart de ses « aficionados », s’en prendre à la psychanalyse tout entière. Or, si « l’objet-psychanalyse » a, selon moi, droit de citer dans notre culture pour les raisons évidentes que je n’ai fait que survoler, les « mensonges » freudiens se doivent d’être dénoncés, y compris même, et surtout, lorsque ceux-ci concernent une notion qui est au cœur de la psychanalyse. N’en déplaise à tous ceux qui idolâtrent Freud.

En d’autres termes, nous pourrions dire que jusqu’à très récemment, il manquait à la psychanalyse des psychanalystes qui lui fassent subir « l’épreuve de réalité ». Autrement dit pour les initiés, la psychanalyse a longtemps manqué de père(s)… (thèse que je préciserais dans un autre billet, mais pour l’heure, je me contenterais de présenter quelques repères autour du concept d’Œdipe donnés par de grands auteurs tel que Paul-Claude Racamier et ses successeurs). Cet article n’a donc pas vocation de produire une énième critique du complexe d’Œdipe destinée à le réfuter ou à « l’universaliser », etc., d’autant que de nombreux auteurs de talent s’en sont déjà donné la peine. Il est plutôt question de lever une immense confusion sur la place que tient l’Œdipe du point de vue de la psyché, car n’oublions pas que l’interprétation psychanalytique « traditionnelle » (ou orthodoxe) de ce concept a d’énormes retombées dans les domaines de la protection de l’enfance, de l’aide sociale à l’enfance et même dans l’éducation sexuelle des enfants « dès le plus jeune âge » telle que préconisée par le ministère de l’Éducation nationale (pour cette dernière lubie prônée par des organisations internationales[3], le complexe d’Œdipe et la théorie d’une « sexualité infantile » qui en découle sont des « armes » de poids qui apportent de l’eau au moulin d’une telle idéologie). Pour étayer cet exposé, je me permettrais de faire de larges emprunts à des psychanalystes reconnus qui accréditent le principe présenté dans ce texte. Mais tout d’abord, je me dois de mentionner les circonstances de la « découverte » du complexe d’Œdipe par Freud au cours de son auto-analyse. (Pour ne pas perdre de temps en explication, je suppose que le lecteur aura compris, comme a su le démontrer Claude Lévi-Strauss, que le mythe d’Œdipe a rapport, en tant qu’organisateur psychique, aux deux interdits civilisateurs fondamentaux que sont l’interdit de meurtre et l’interdit d’inceste.)

Cette histoire est connue de beaucoup d’auteurs qui se sont intéressés à la psychanalyse, y compris même hors du cadre psychanalytique. C’est peu de temps après avoir confié l’abandon de sa neurotica – la théorie de la séduction – (21 septembre 1897), que Freud évoque l’Œdipe pour la première fois dans sa correspondance avec son ami Fliess (15 octobre 1897) : « […) J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants […]. S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe-Roi […]. La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante de la réalisation de son rêve transposé dans la réalité […][4] ». Janine Chasseguet-Smirgel, à qui j’ai emprunté cet extrait des lettres de Freud, rajoute à ce propos : « De l’abandon de la théorie de la séduction résulte, en effet, comme il est devenu banal de le constater, la découverte du complexe d’Œdipe, de la réalité psychique et, partant, de la sexualité infantile[5]. » D’autres textes de Freud viendront par la suite compléter cette première évocation du complexe d’Œdipe. C’est ainsi que le dictionnaire psychanalytique de Laplanche et Pontalis donne comme définition du complexe d’Œdipe : « Ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents. Sous sa forme dite positive, le complexe se présente comme dans l’histoire d’Œdipe Roi : désir de la mort de ce rival qu’est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage de sexe opposé. Sous sa forme négative, il se présente à l’inverse : amour pour le parent du même sexe et haine jalouse du parent du sexe opposé. En fait ces deux formes se retrouvent à des degrés divers dans la forme dite complète du complexe d’Œdipe. Selon Freud, le complexe d’Œdipe est vécu dans sa période d’acmé entre trois et cinq ans, lors de la phase phallique ; son déclin marque l’entrée dans la phase de latence. Il connaît à la puberté une reviviscence et est surmonté avec plus ou moins de succès dans un type particulier de choix d’objet. Le complexe d’Œdipe joue un rôle fondamental dans la structuration de la personnalité et dans l’orientation du désir humain. Les psychanalystes en font l’axe de référence majeur de la psychopathologie, cherchant pour chaque type pathologique à déterminer les modes de sa position et de sa résolution. […] » (C’est moi qui souligne. Ce point est important pour la suite)

Gardons bien présentes à l’esprit cette définition et sa formulation ainsi que la façon dont Freud en parle : il est question de désirs de mort pour le parent du même sexe et de désirs sexuels pour le parent du sexe opposé (dans la version « simplifié » de ce complexe) ainsi que du « concept le plus crucial de la psychanalyse ». Dit clairement et très simplement : pas de complexe d’Œdipe, pas de psychanalyse.

Cependant, nulle mention n’est faite du contexte de cette « découverte » qui intervenait pourtant à un moment bien précis de la vie de Freud. Son père était en effet décédé peu de temps auparavant (1896). C’est donc en pleine période de deuil que Freud évoqua pour la première fois des désirs hostiles envers son père et des sentiments amoureux envers sa mère. Et si l’on en croit les rapports que le père Freud, Jakob, entretenait avec ses enfants (cf. Philippe Laporte, « Freud et son père », Regard conscient, décembre 2012), tels qu’ils furent confessés par Freud lui-même, c’est à un deuil particulièrement pathologique auquel il a été confronté avec tout ce que cela implique au niveau de son équilibre mental.

Dès lors, Freud ne fournira plus d’autres efforts que de tenter de rationaliser ses « découvertes » pour les faire cadrer avec sa nouvelle théorie de la sexualité infantile confondant par là, dans une forme d’inversion, les facteurs de cause à effets comme le rappelle fort brillamment Erich Fromm dans l’un de ses ouvrages : « […] Il nous faut ajouter quelques mots quant au rôle du facteur sexuel dans l’attachement à la mère, facteur qui représenterait selon Freud, la composante fondamentale dans les sentiments du petit garçon pour sa mère ; cette hypothèse repose sur la mise en corrélation de deux données – d’une part l’existence d’une pulsion génitale dès le plus jeune âge et de l’autre l’attirance du garçonnet pour sa mère – entre lesquelles Freud établissait un lien direct de cause à effet. Il n’est pas douteux que dans de nombreux cas le petit garçon nourrit effectivement des désirs sexuels pour sa mère, et la petite fille pour son père ; mais outre le fait que ces penchants incestueux sont motivés pour une très large part par le comportement séducteur des parents (ce que Freud avait commencé par reconnaître, avant de rejeter cette idée qui fut reprise par la suite par Ferenczi), il faut bien voir que les tendances sexuelles en elles-mêmes ne sont pas la cause, mais la conséquence de la fixation à la mère[6]. »

Ainsi, Freud a donné aux psychanalystes une approche essentiellement intrapsychique des troubles mentaux. L’idée était formidable, mais elle a eu la singulière particularité de se perdre dans les méandres de l’inconscient freudien très occupé à prendre en charge les propres névroses de son concepteur.

« Malgré ses travaux sur la psychose et la perversion, son référent reste la névrose[7] », précise Jeanne Defontaine, psychanalyste membre du CPGF, à propos de Freud et elle rajoute : « Dans la névrose, la conflictualité interne se joue entre désir et loi. Il n’en est pas de même avec les pathologies non névrotiques, narcissiques ou identitaires, centrées sur le mal-être et la dépression et qui recouvrent tout l’éventail des états limites, avec la prévalence des troubles relationnels, caractériels, des agirs, des addictions et des somatisations diverses ainsi que des troubles de la personnalité allant des inhibitions simples aux troubles de la pensée et aux délires[8]. » Soit en fait un vaste éventail de « pathologies » psychiques dont Freud ne s’est soucié qu’au travers du seul prisme de « son » complexe d’Œdipe auquel il manquait encore la compréhension qu’allait, plus tard, en apporter P.-C. Racamier avec sa découverte de l’incestuel[9]. Poursuivant son article sur la présentation de ce dernier concept, Jeanne Defontaine écrit encore : « Cette notion [l’incestuel] est issue de sa réflexion sur la psychose. L’œdipe était en psychanalyse la seule référence reconnue et même admise, tant en théorie qu’au regard des techniques de la cure. Racamier sera conduit à réfléchir sur la validité de ce modèle dans la psychose[10]. »

C’est au cours de cette longue réflexion et de ce parcours au contact direct avec les familles de psychotiques et après une élaboration difficile, comme il le relate lui-même dans son ouvrage L’inceste et l’incestuel, que Racamier compris un point essentiel de l’œdipe ignoré par un grand nombre de psychanalystes et de psychologues ayant été formés à cette discipline : « Avec l’œdipe c’est un autre problème qui se posait. Le lecteur doit savoir qu’à cette époque, il y a une trentaine d’années, l’œdipe était en psychanalyse la seule référence reconnue et même admise, tant en théorie qu’au regard de la technique des cures. Or, on avait beau essayer de naviguer d’après ce phare, il éclairait ailleurs. On avait beau s’échiner, penser à du pré-œdipe, à de l’œdipe transposé, dépassé, ou de couverture – et j’avais procédé au relevé de ces diverses hypothèses –, il n’en était aucune qui fût absurde, mais aucune qui convint tout à fait. Il fallait chercher ailleurs, et quitter les sentiers battus. Si pour ma part je m’en suis écarté, ce ne fut pas par hasard, non plus que par provocation : ce fut par nécessité clinique, et par aventure. Il fallait errer. Il fallait chercher. Il fallait creuser : on a creusé. Plusieurs praticiens, comme Luc Kaufmann, Harold Searles et moi-même, s’étaient cependant rejoints autour de l’idée qu’il y eût certes chez les psychotiques de l’inceste dans l’air, mais point d’œdipe. C’est alors que me vint l’idée, toute simple et cependant inédite, que l’inceste n’est pas l’œdipe. Même en est-il tout le contraire.[11] » Puis il poursuit en nous faisant part de son questionnement : « Fallait-il alors penser qu’à toute psychose est lié un inceste ? L’observation et la littérature nous en offraient quelques cas, parfois spectaculaires. On avait pu, jadis, les prendre pour des curiosités. Tout naturellement nous nous mettions à les prendre pour des modèles. Ce n’était cependant pas le cas général. Aussi bien n’allions-nous pas nous livrer à la chasse à l’inceste. Au demeurant, l’acte incestueux n’était pas forcément ce qui comptait le plus. Au-delà de l’acte, il y avait à considérer la relation. Au-delà de celle-ci, le registre psychique et familial. Et à la place de l’acte incestueux, ses équivalents. Un nouvel horizon se découvrait. L’incestuel prenait corps, situé déjà dans son rapport avec la séduction narcissique et avec l’antœdipe, en opposition à l’œdipe, hors du chemin des fantasmes, mais accompagné dès ce moment-là de son cortège d’équivalents. […] Il faut attendre quelques années de plus pour atteindre l’étape suivante, qui va révéler que l’incestuel est un vaste registre, qui couvre une aire dont les schizophrénies ne constituent qu’une province, et dont les ressorts ne se découvrent et se dévoilent pleinement qu’au sein du contexte familial et dans la perspective de plusieurs générations[12]. »

Pour Jeanne Defontaine, qui dans son article nous apporte des éclairages précieux sur cette notion d’incestuel, la démarche de Racamier s’inscrit dans une période où les psychanalystes en étaient « à poser que si dans la névrose l’œdipe se présente toujours en quelque sorte masqué par des procédés de déplacement et de condensation, dans les états psychotiques il semble que “l’œdipe éclate à ciel ouvert, cru, sans faille, bref, sans refoulement[13]…” », puis revenant à Racamier : « L’œdipe se crée une voie difficile à travers des structures qui ne lui correspondent pas, chez certains on perçoit une teinture d’œdipe. Souvent chez des sujets borderline on assiste à une fuite en avant vers un œdipe de couverture, qui s’instaure comme défense contre des angoisses archaïques (voir les érotomanes qui parlent de leur père quand elles n’ont que leur mère dans la tête). Ainsi pour comprendre ces états limites l’œdipe ne faisait pas l’affaire, le pré-œdipe non plus[14]. » C’est un tel cheminement qui a conduit au concept d’incestuel et d’incestualité. Enfin, elle cite encore Racamier interviewé par Jean Guillaumin à propos de son livre Le génie des origines : « L’incestueux dans ce que nous connaissons d’ordinaire en analyse c’est le fantasme et le produit d’une symbolisation, tandis que l’incestuel ne résulte d’aucune symbolisation. Il est tout dans l’agir, pas forcément dans le génital de l’inceste, mais plus souvent dans des équivalents d’inceste qui sont des comportements à travers lesquels une relation de nature incestuelle transite[15]. » Et de commenter les points qu’elle a elle-même pris soin de relever : « Il faut souligner que cette notion d’équivalent impose l’idée que nous ne sommes pas dans le déplacement ni dans le symbole : en aucun cas, l’incestuel ne pourrait être un substitut déguisé de l’œdipe ! Les rêves où l’inceste se donne à voir à ciel ouvert sans aucun travail de déformation ne sont pas des rêves œdipiens mais incestueux. Ils ne procèdent d’aucun travail de symbolisation[16]. »

Dans ce dernier passage, chaque mot a son importance au regard du problème qui nous importe ici. En effet, je pense que c’est là un point nodal de la compréhension de toute la théorie psychanalytique et du complexe d’Œdipe qui la fonde. Un détail qui explique bien des critiques dont cette discipline a été l’objet. Cette distinction cruciale qui existe entre l’Œdipe symbolisé et l’Œdipe non symbolisé est absente chez Freud comme nous le rapporte Jean-Pierre Caillot dans son dernier ouvrage Le meurtriel, l’incestuel et le traumatique : « À côté des scènes incestueuses réelles, Freud décrit des scènes sexuelles imaginaires et symbolisées[17]. » Elle est pourtant capitale pour la compréhension des états psychotiques et pervers comme nous le rappelle Maurice Hurni et Giovanna Stoll qui, dans leur livre Le mystère Freud : psychanalyse et violence familiale, décrypte une situation clinique évoquée par Gérard Bonnet, grand spécialiste des perversions : « Ce qualificatif d’“excessif” soulève une problématique que nous avons très souvent rencontrée et qui voudrait que l’acte pervers soit un acte normal, mais simplement trop intense. Il y a là à notre sens une méprise sur la notion de perversion dont la logique, la qualité pourrait-on dire, est diamétralement opposée à la névrose. L’inceste n’est pas un “œdipe” trop intense ni l’exhibition d’un élan trop fougueux. Il n’y a pas de continuité entre un acte, un geste, une logique normo-névrotiques et leurs équivalents pervers. Non seulement, d’ailleurs, le comportement pervers n’est pas un comportement normal “trop intense”, mais, au contraire, il se camoufle fréquemment derrière une façade de normalité. Nous touchons là un des points qui nous paraît essentiel, la démonstration que la violence d’une logique perverse ou délirante est d’autant plus destructrice qu’elle est souvent masquée derrière une apparence de banalité[18]. »

Ainsi, et paradoxalement, chez le névrosé le complexe d’Œdipe passe « comme une lettre à la poste » de façon tout à fait « ingénue », si vous me permettez l’expression. Ce qui explique qu’il ne soit pas reconnu par la plupart d’entre nous puisque déformé par la psyché et symbolisé, parfois de façon tout à fait incongrue. Alors que chez le psychotique et chez le pervers, le complexe d’Œdipe est « cru », à l’état brut, sans travail de préparation ni de transformation, car « les rêves où l’inceste se donne à voir à ciel ouvert sans aucun travail de déformation ne sont pas des rêves œdipiens mais incestueux ». Or, selon les interprétations courantes de la psychanalyse et en l’absence d’une claire distinction entre ces deux registres – incestueux et œdipiens –, le profane, dans la plupart des cas, s’attend à trouver en lui un « rêve où l’inceste se donne à voir à ciel ouvert », ce qu’il ne peut si sa psyché a connu un développement névrotique. On comprendra, dès lors, certaines réticences qu’expriment les opposants à la psychanalyse qui n’ont pas intégré le fait que l’œdipe non symbolisé n’appartient pas au registre œdipien (il conviendrait dès lors et logiquement de ne plus parler d’œdipe ce que malheureusement, trop peu de psychanalystes ont compris comme nous le montre Paul-Claude Racamier en nous faisant partager son long cheminement vers cet entendement). La question s’impose alors de savoir à quelle logique, à quelle organisation, appartient l’œdipe non symbolisé. C’est encore Racamier qui nous apporte la réponse au travers de son concept d’antœdipe[19]. Un autre néologisme de cet infatigable chercheur que nous découvrirons une prochaine fois, car il est indissociable de la théorie de la perversion narcissique et permet de comprendre bien des impasses de la psychanalyse orthodoxe centré sur le seul complexe d’Œdipe.

En guise de résumé et pour simplifier le tout, je vous propose ci-dessous un schéma inspiré de celui publié à la page 164 du livre Le cœur de l’homme d’Erich Fromm :

Inceste Vs Œdipe
Inceste Vs ŒdipeLes concepts de « biophilie » et de « nécrophilie » sont à entendre au sens qu’en a donné Erich Fromm dans l’ouvrage déjà cité, c-a-d au sens étymologique des termes « bio », « necro » et « philie », soit : « amour de la vie » et « amour de la mort ».

Précisons encore que pour P.-C. Racamier (il est important de le répéter) : « l’inceste n’est pas l’œdipe, il en est même tout le contraire[20]. […] L’œdipe est individuel et intrapsychique. L’incestuel est familial et transpsychique. L’œdipe œuvre en réseau au sein de la psyché ; l’incestuel pénètre en projectile au travers des psychés. L’œdipe intronise l’objet ; l’incestuel est l’ultime figure de la lutte narcissique à l’encontre de l’objet désirable. L’œdipe aboutit à l’autonomie du désir ; il organise le social ; l’incestuel combat l’autonomie, il cimente les familles à l’encontre du social[21]. »

Cette notion, nous informe Paule Amiel dans la revue EMPAN n° 62 (2006), prend « en compte cette immense pathologie du secret, du non-dit, qui, depuis plusieurs décennies maintenant, tente de se faire entendre comme source majeure de troubles psychiques graves ».

Soulignons enfin que dans l’incestuel, les espaces psychiques de l’intime, du public et du privée sont collapsés. Or, « la confusion entre l’espace privé et public est prévalente et révélatrice d’incestualité[22] » (que dire donc de la confusion entre l’espace intime et public qu’impose le ministère de l’Éducation nationale avec son programme d’éducation à la sexualité « dès le plus jeune âge » ?).

Quid, pour conclure, de la perversion narcissique au regard de l’incestuel ? Et bien c’est en étudiant les familles psychotiques, et plus particulièrement la paranoïa, que P.-C. Racamier a découvert la perversion narcissique. Elle appartient donc au registre de l’antœdipe pathologique et de l’incestuel au même titre que les psychoses, sauf qu’elle se trouve être une défense contre ces dernières d’où l’aphorisme de Racamier : « la schizophrénie est l’envers d’une perversion narcissique ».

Philippe Vergnes

N. B. :

Le lecteur, soucieux d’en découvrir plus au sujet de l’incestuel et de l’œdipe, pourra se reporter à la bibliographie ci-dessous et trouvera dans l’article « Le mystère Freud : Freud Vs Racamier où l’énigme de la perversion narcissique » de plus amples définitions et des liens pour mieux cernés ce nouveau concept. Cet article présente le livre de M. Hurni et G. Stoll que tout lecteur œuvrant pour la protection de l’enfance ou sympathisant de cette cause devrait impérativement lire pour comprendre le déni de la violence dont elle est trop souvent l’objet. Je rappelle à ce titre qu’une étude menée par Anne Turz, chercheuse à l’Inserm, a estimé que près de 800 enfants par an mourraient suite à des maltraitances. L’interprétation du mythe d’Œdipe présentée par Maurice Hurni et Giovanna Stoll dans leur livre La haine de l’amour est à découvrir pp. 273-276 : « Œdipe abusé ».


[1] Zagury, Daniel (2013), « Perversion-perversité : une recomposition à partir de la clinique médico-légale », in Roland Coutanceau & Joanna Smith (sous la direction de), Troubles de la personnalité – Ni psychotiques, ni névrotiques, ni pervers, ni normaux…, Paris : Dunod, 552 p.

[2] Nasio, Juan-David (2012), L’Œdipe. Le concept le plus crucial de la psychanalyse, Paris : Payot, collection PBP, 240 p.

[3] Ceux qui voudront creuser le sujet pourront prendre connaissance des recherches d’Ariane Bilheran et de Maurice Berger, membre du REPPEA, un réseau de professionnel pour la protection de l’enfance et de l’adolescence, en commençant par visionner leur vidéo : Ariane Bilheran, « L’imposture des droits sexuels » et Maurice Berger, « Alerte sur “l’éducation sexuelle” des enfants ». À lire également la lettre du Professeur Maurice Berger présentant la pétition lancée par ces spécialistes de l’enfance : « Les risques majeurs du programme d’“ éducation à la sexualité” ».

[4] Chasseguet-Smirgel, Janine (2006), Éthique et esthétique de la perversion, Paris : Champ-vallon, 317 p (p. 22). Ce livre est la réédition de l’ouvrage paru en 1984.

[5] Ibid., p. 22.

[6] Fromm, Erich (2002), Le cœur de l’homme, Paris : Payot, collection PBP, 221 p. (p. 141). Édité en 1964, ce livre a été traduit en langue française en 1979. C’est moi qui souligne.

[7] Defontaine, Jeanne (2002), « L’incestuel dans les familles », in Revue française de psychanalyse, vol. 66, p. 179-196.

[8] Ibid.

[9] « Incestuel : désigne et qualifie ce qui, dans la vie psychique individuelle et familiale, porte l’empreinte de l’inceste non fantasmé, sans qu’en soient nécessairement présentes les formes physiques. En revanche – et c’est l’essentiel – la version foncièrement dénégatrice de l’antœdipe est irrésistiblement liée au registre incestuel. » Racamier, Paul-Claude (1993), Cortège conceptuel, Paris : Apsygée, 124 p. (p. 47). Sur le concept d’antœdipe, voir la note19.

[10] Defontaine, Jeanne (2002), op. cit.

[11] Racamier, Paul-Claude (1995), L’inceste et l’incestuel, Paris : Les éditions du collège, 254 p.

[12] Ibid. (C’est moi qui souligne.)

[13] Racamier, Paul-Claude (1991), « Autour de l’inceste », in Gruppo n°7, pp. 49-65. D’après un exposé au VIIe Congrès de thérapie familiale psychanalytique. Le passage cité a été retravaillé par l’auteur pour le livre Le génie des origines et intitulé « Une impasse : Œdipe et psychose », p. 133.

[14] Ibid. p. 133.

[15] Racamier, Paul-Claude et Guillaumin, Jean (1994), « Entretien : Paul-Claude Racamier / Jean Guillaumin », in Revue française de psychanalyse n°58, 1994-4, page 1165 à 1178.

[16] Defontaine, Jeanne (2002), op. cit. (C’est moi qui souligne.)

[17] Caillot, Jean-Pierre (2016), L’incestuel, le meurtriel et le traumatique, Paris : Dunod, 192 p. (p. 73).

[18] Hurni, Maurice et Stoll, Giovanna (2014), Le mystère Freud : psychanalyse et violence familiale, Paris : L’Harmattan, 254 p. (p. 231-232). (C’est moi qui souligne.)

[19] « Antœdipe : désigne l’organisation essentielle et spécifique du conflit des origines en tant qu’elle prélude à l’œdipe, qu’elle se situe en son contrepoint (quasi-musical) ou même en opposition radicale (et alors forcément pathologique) à son encontre. Organisation, donc, foncièrement ambiguë, dotée d’un potentiel « d’assiette narcissique » ou au contraire de folie mégalomaniaque ; au demeurant centrée sur le “fantasmeˮd’auto-engendrement. » Racamier, Paul-Claude (1993), Cortège conceptuel, Paris : Apsygée, 124 p. (p. 24).

[20] Racamier, Paul-Claude (1998), « L’incestuel », in Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, tome I, Condé-sur-Noireau : Les éditions du collège, pp. 147-165.

[21] Ibid.

[22] Defontaine, Jeanne (2002), op. cit.

Jeanne Defontaine fait ici allusion à la topique interpsychique définie par André Carel dans son article sur « L’intime, le privé et le public », in Gruppo 8, Secrets de famille et pensée perverse, 1992. Jean-Pierre Caillot précise qu’« A. Carel en soulignant la distinction entre l’intime, le privé et le public fourni un outil thérapeutique très intéressant permettant aux psychanalystes et aux patients de mieux différencier cliniquement les espaces de la subjectivité. » (Le meurtriel, l’incestuel et le traumatique, Paris : Dunod, p. 105).

La topique interpsychique d’André Carel est constituée de trois espaces : l’intime qualifié par la valeur du secret, le privé qualifié par la valeur de la discrétion et le public qualifié par la valeur de la transparence. Dans les familles et les groupes pathologiques, André Carel observe que les différenciations à l’intérieur de cette topique s’effacent et que les valeurs qui qualifient ces espaces sont subverties. « En de tels moments », précise-t-il, « comme d’ailleurs dans les périodes utopiques-totalitaires de la société, la transparence est présumée valoir pour l’espace d’intimité et le secret pour l’espace public ».

Cet (autre) outil thérapeutique nous permettant de discriminer le normal du pathologique au niveau de la subjectivité nous renseigne très clairement sur la nature du projet des « droits sexuels » et de l’éducation à la sexualité dès le plus jeune âge tels que dénoncés par Ariane Bilheran et Maurice Berger (cf. lien vers les vidéos de la note3). Sur ce dernier sujet, l’article de Jeanne Defontaine fait également mention, au titre des objets incestuels, du « travail scolaire qui peut être utilisé comme prétexte d’un rapprochement physique ou d’une relation d’emprise entre un enfant et un parent ».

À bon entendeur !


Biographie succincte :

Caillot, Jean-Pierre (2016), L’incestuel, le meurtriel et le traumatique, Paris : Dunod, 192 p.

Caillot, Jean-Pierre (1997), sous la direction de, Groupal 3, l’incestuel, Paris : Les éditions du collège, 220 p.

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Racamier, Paul-Claude (1992), Le génie des origines : psychanalyse et psychose, Paris : Payot, 420 p.

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Articles :

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Racamier, Paul-Claude (1998), « L’incestuel », in Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, tome I, Paris : Les éditions du collège, pp. 147-165.

Zagury, Daniel (2013), « Perversion-perversité : une recomposition à partir de la clinique médico-légale », in Roland Coutanceau & Joanna Smith (sous la direction de), Troubles de la personnalité – Ni psychotiques, ni névrotiques, ni pervers, ni normaux…, Paris : Dunod, 552 p.

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