« Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien » (Edmund Burke, 1729-1797)

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » (Albert Einstein, 1879-1955)

« Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, mais l’indifférence des bons. » (Martin Luther King, 1929-1968)

« Il a toujours existé, dans toutes les sociétés, sur cette Terre des gens atteints de déviances psychologiques. Leur style de vie inclut une forme de prédation sur la créativité économique de la société, parce que leur propre créativité est en général en dessous de la moyenne. Quiconque se branche sur ce système de parasitisme organisé perd graduellement toute capacité de travail légal. » (Andrzej Lobaczewski, 2006, La ponérologie politique : Étude de la genèse du mal, appliqué à des fins politiques, p. 298)


Préambule :

Cet article a été rédigé à la suite d’un premier billet exposant le concept de ponérologie, d’Andrzej Lobaczewski, publié en décembre 2015. Plusieurs événements m’ont fait retarder sa parution (l’urgence écologique actuelle nécessitant l’écriture d’un livre et la préparation de plusieurs suites tant sont nombreux ceux qui ont encore du mal à comprendre la folie du système dans lequel nous baignons). L’intervention récente de Rama Yade sur le cas d’Emmanuel Macron et la diffusion d’une vidéo le concernant m’ont rappelé la nécessité de développer ce sujet pour tous ceux, de plus en plus nombreux, qui souhaitent s’informer sur les raisons de la déliquescence de nos sociétés. Souvenons-nous aussi que N. Sarkozy avait fait l’objet d’une évaluation « empirique » qui pourrait correspondre à de nombreux responsables politiques nationaux (à commencer par MLP à la vue de sa prestation lors de son « combat » contre EM si l’on s’en réfère aux définitions de ce dernier lien). Aussi serait-il plus que temps de mener une réflexion de fond concernant les questions légitimes que nous devrions tous nous poser en tant que citoyen sur le fait que notre système tend à nous faire élire (choisir) des personnalités que l’on pourrait diagnostiquer « psychopathes » ou « perverses narcissiques » (cf. G. W. Bush, N. Sarkozy, D. Trump, etc.) et qui interrogent sur la capacité de notre société à favoriser la conquête du pouvoir par ce type d’individus.


Les quelques citations en introduction de cet article ont le mérite de poser différemment le problème du mal. Elles nous invitent à une autoanalyse et à une réflexion sur notre propre part de responsabilité dans la genèse du mal macrosocial qui jalonne notre histoire humaine. (Pour peu que nous ayons conservé notre capacité à nous remettre en question.) Mais que sait-on au juste des motivations qui incitent les gens au silence et les poussent à n’être que des observateurs passifs de la dégénérescence de notre société, voire de la « banalisation du mal » qui s’y développe ? Comment comprendre les mécanismes psychiques qui sous-tendent la passivité de la grande majorité de la population face aux nombreuses décisions absurdes[1] que prennent nos dirigeants, car comme le souligne André Sirota, chercheur en psychologie sociale : « On échappe difficilement à la prison de l’histoire collective quand celle-ci sédimente les haines absurdes de plusieurs systèmes et cultures publiques et politiques, excitées par de grands délirants pervers qui sont pourtant portés puis laissés au pouvoir[2]. »

Si, in fine, se pose la question de savoir quels sont donc les ressorts psychiques sur lesquels jouent ces « délirants pervers » pour « sédimenter les haines absurdes », nous devons également étudier les sources de notre passivité et les logiques qui la gouvernent.

C’est ce que nous allons tenter de faire dans ce billet en abordant « l’énigme de la servitude volontaire » de façon quelque peu éclectique. Ce procédé pourrait passer pour « transgressif » aux yeux des « fans » d’Andrzej Lobaczewski, inventeur du concept de « ponérologie », mais cela serait « négliger » le fait que pour lui : « Le meilleur conseil que puisse donner le ponérologue à cet égard [c.-à-d. l’interprétation correcte des signes précurseurs de la pathocratie] est que la société s’appuie sur les sciences modernes en tirant les leçons de la dernière grande poussée d’hystérie en Europe[3]. »

Pour cet exposé, nous ne devons pas perdre de vue l’agencement pyramidal de la psychopathogenèse du mal tel qu’évoqué lors de la première partie de cette série d’articles, à savoir, qu’à partir de l’unité de base de l’évolution sociale – c.-à-d. l’individu –, le mal se structure et se propage hiérarchiquement sous l’influence directe et indirecte – selon le niveau d’organisation atteint – de dirigeants dont les motions pulsionnelles intrinsèques peuvent être diagnostiquées comme étant de nature perverse ou paranoïaque. Ce constat, pourtant posé par de nombreux chercheurs en sciences humaines, est encore loin de s’être imposé à la conscience populaire. Or, ce premier diagnostic n’est que l’étape la plus facile à franchir dans l’étude et l’analyse du mal macrosocial tel qu’il s’impose à nous de façon visible désormais.

Précédemment, nous avons vu qu’Étienne de la Boétie identifiait le pire des trois tyrans – dont il peignait les différents portraits –, comme étant l’élu, dès lors que ce dernier se laissait gagner par un « je ne sais quoi qu’on appelle grandeur ». Un sentiment que l’on peut rapprocher de celui que la psychanalyse a depuis désigné sous l’appellation de « toute-puissance narcissique ». Cependant, E. de la Boétie, qui a très bien perçu l’organisation pyramidale du mal macrosocial, en est stupéfait à tel point qu’il cherche à la nommer sans y parvenir : « Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? »

Mais ce qu’il y a de remarquable dans les écrits de la Boétie, c’est qu’après ce premier constat et ses interrogations, il décrit parfaitement bien le fonctionnement de cette pyramide infernale générant le mal macrosocial : « J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui, comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices, non certes pour réorganiser la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait. »

On reste admiratif devant la lucidité d’un jeune homme de 18 ans à la date de la rédaction de cet essai et on lui pardonnera sans peine le fait qu’il n’ait pas su nommer ce mal macrosocial dont il dépeint si bien le fonctionnement. À sa décharge, il faut souligner à quel point « le monde de la pathocratie, le monde de l’égotiste pathologique et de la terreur est si difficile à comprendre pour des gens qui n’ont pas été confrontés à ce phénomène qu’ils manifestent souvent une naïveté d’enfant, même quand ils ont étudié la psychopathologie et sont psychologues de profession[4]. »

Or, du temps de cet essai écrit par la Boétie, en 1546, notre culture ne s’était pas encore dotée du langage et des outils conceptuels qui nous permettent aujourd’hui une meilleure compréhension de ces phénomènes que cet auteur avait déjà repérés avec une acuité toute particulière dans l’histoire de la philosophie. Ce n’est toutefois qu’au cours du XXe siècle que le développement des sciences humaines nous a permis d’envisager la question du mal selon des conceptions autres que celles qui existaient déjà d’un point de vue mythologique, théologique ou philosophique.

Citons, pour mémoire, quelques-unes des expériences qui, tout au long du siècle dernier, ont apporté quelques éléments de compréhension à la problématique du mal et notre incapacité à le juguler :

  • La célèbre expérience de Milgram ou l’étude de la soumission à l’autorité réalisée entre 1960 et 1963 par le psychologue américain Stanley Milgram.
  • La troisième vague est une étude expérimentale du fascisme réalisée en 1967 par Ron Jones, professeur d’histoire au lycée Cubberley à Palo Alto. « N’arrivant pas à expliquer à ses élèves comment les citoyens allemands avaient pu laisser sans réagir le parti nazi procéder au génocide de populations entières, Ron Jones décida d’organiser une mise en situation. Il fonda un mouvement nommé « la troisième vague », dont l’idéologie vantait les mérites de la discipline et de l’esprit de corps, et qui visait à la destruction de la démocratie, considérée comme un mauvais régime en raison de l’accent qu’elle place sur l’individu plutôt que sur la communauté. L’expérience de la troisième vague a inspiré le livre puis le film La Vague (2008)[5]» et probablement l’expérience de Stanford.
  • Cette dernière est aussi connue sous le nom d’effet Lucifer et a été menée par Philip Zimbardo en 1971.
  • La théorie de l’engagement ou de la manipulation par dissonance cognitive. (Ce thème mériterait à lui seul une longue explication, car il touche de très près ce que j’ai maintes fois expliqué ici dans plusieurs articles au sujet des injonctions paradoxales qui ne sont ni plus ni moins qu’un « effort pour rendre l’autre fou». Pour faire, court, la théorie de l’engagement est une forme de torture mentale plébiscitée par l’éducation nationale qui est la première à s’étonner de l’état régressé de notre société.)
  • L’inhibition de l’action et l’impuissance apprise sont deux théories développées dans les années 1970-1980, par Henri Laborit pour la première et Martin Seligman pour la seconde, qui découlent des travaux sur le conditionnement d’Ivan Pavlov.
  • Etc.

Ce que révèlent en fait toutes ces expériences sociales sans jamais le dénoncer, c’est qu’il est possible, et même extrêmement facile, de mettre quelqu’un, un groupe, une institution, une entreprise ou une nation entière sous emprise. Mais pour éclairer le processus de mise sous emprise, nous devons quitter le domaine des sciences sociales pour entrer dans celui, tant décrié de nos jours, de la psychanalyse, seule discipline à avoir étudié ce phénomène. Encore faudrait-il toutefois préciser que les recherches sur l’emprise émanent d’un courant psychanalytique hétérodoxe qui n’est pas reconnu par la psychanalyse orthodoxe freudienne.

Il existe une autre discipline qui s’est penchée sur l’emprise pour en étudier les conséquences sur ceux qui y sont soumis, il s’agit de la psychotraumatologie : « Une personne sous emprise lâche prise tout simplement et, dans cette chute qui peut sembler infinie, elle est peu à peu dépouillée de sa place de sujet. Sous l’effet de cette influence, en fonction de sa durée et de son intensité, en fonction aussi et surtout du statut de celui qui l’exerce, elle peut céder, par bribes, par secteurs, tout ou partie des éléments constitutifs de son identité : son corps, sa vie psychique et affective, sa vie sociale et relationnelle, son nom, ses biens, ses valeurs, ses références culturelles… »[6].

Outre la soumission, dont on comprendra dès lors qu’elle ne peut en aucun être « librement consenti », ce « lâcher-prise » face à l’emprise induit des séquelles psychosomatiques importantes favorisant l’apparition de très nombreux troubles de santé comme j’ai déjà pu l’exposé par ailleurs. Pour le dire plus clairement, sortir de l’emprise, qu’exerce sur nous un certain type de personnalité qualifié de psychopathe (d’un genre particulier que nous connaissons mieux en France sous le nom de pervers narcissique), revêt un caractère de santé et de salut publics qu’il devient urgent de comprendre pour se soigner et guérir les maux de notre société actuelle.

Ainsi, grâce à une approche pluridisciplinaire, comprenant comment les techniques de manipulation nous placent sous emprise et quelles sont ses conséquences sur notre psyché et notre organisme, l’« énigme de la servitude volontaire » peut être résolue.

Ajoutons pour conclure que la façon dont nos dirigeants psychopathes gèrent nos sociétés entretient une « peur de la liberté » telle que l’a très bien analysée Erich Fromm dans son ouvrage du même titre : « Mon propos est de montrer que l’homme moderne, dégagé des liens de la société primitive, liens qui le rassuraient et le limitaient à la fois, n’a pas conquis son indépendance dans le sens positif de la réalisation de son individu, c’est-à-dire de l’épanouissement de ses facultés intellectuelles, physiques et sensibles. Mais la liberté, qui l’a doté de l’autonomie et de la raison, l’a également affecté d’un sentiment d’isolement qui a créé chez lui un sentiment d’insécurité et d’impuissance. Cet isolement lui apparaît comme insoutenable. La seule alternative pour se délivrer de ce fardeau qu’est la liberté est alors soit de plonger dans une nouvelle servitude, soit d’activer le développement total de sa personnalité. Bien que cette étude soit un diagnostic plutôt qu’un pronostic – une analyse plutôt qu’une solution –, ses conclusions sont en rapport avec les problèmes actuels. Car la compréhension des motivations qui incitent une partie de l’humanité à renoncer à ses droits est une arme pour ceux qui refusent d’abdiquer face au totalitarisme[7]. » Ce qui signifie que, si l’on établit le lien entre toutes les expériences précitées et les apports de la psychanalyse, l’homme est tiraillé entre deux forces qui tendent soit vers l’emprise, la soumission et l’esclavage, soit vers la « personnation », l’autonomie et la liberté. De notre compréhension de ces processus et de leur issue inéluctable dépend l’avenir de l’humanité.


[1] Cf. « Peut-on faire confiance à notre jugement ? La fiabilité des “expertsˮ en cause ».

[2] Sirota, André et al. (2010), « Le système totalitaire : du dehors au dedans », dans Connexions n° 94, Toulouse : Érès, p. 95-112.

[3] Lobaczewski, Andrew (2006), La ponérologie politique : étude de la genèse du mal, appliqué à des fins politiques,

[4] Ibidem, p. 238.

[5] Cf Wikipédia.

[6] Payet, Geneviève (2008), « L’emprise psychologique », dans L’aide-mémoire en psychotraumatologie, sous la direction de Marianne Kédia et Aurore Sabouraud-Séguin, Paris : Dunod, 291 p. (p. 83).

[7] Fromm, Erich (2007), La peur de la liberté, Lyon : Parangon, 280p. (p. 9-10). Ce livre est la traduction française de Escape from Freedom, de 1941.

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