Qu’il soit moral, sexuel, cyber ou scolaire, le harcèlement est depuis peu régulièrement mis sur le devant de la scène médiatique comme en atteste la récente création d’une journée « Non au harcèlement » (à l’école) qui aura désormais lieu tous les 5 novembre.

Mais qu’est-ce au juste que le harcèlement ? Que signifie-t-il ? Qui sont les harceleurs et leurs victimes ? Dans quels contextes le rencontre-t-on ? À quel moment ? Comment se manifeste-t-il ? Pourquoi est-il si important de dénoncer ce type de comportements délétères dès le plus jeune âge ?

Toutes ces questions qui en entraînent bien d’autres encore devraient nous inciter à réfléchir à deux fois avant de porter un quelconque jugement sur ce genre de situation, car dans une société hiérarchisée à structure pyramidale telle que la nôtre, le harcèlement à l’école et entre élèves est « le reflet des rapports de domination et de soumission que les jeunes observent dans le monde des adultes[1] ». Ce qui signifie très clairement que l’analyse du harcèlement ne concerne pas seulement la dyade harceleur/harcelé à laquelle nous la réduisons habituellement, mais implique aussi les « spectateurs » témoins de ces situations.

Et ce constat-là répond directement au « Pourquoi » de notre questionnement sur la nécessité de la prise en charge de ce fléau dès le plus jeune âge.

Cependant, force est de constater que l’hypercomplexité du harcèlement ne permet pas un décryptage facile et une compréhension aisée de cette problématique qu’un simple article tel que celui-ci (ou une vidéo d’une minute) ne saurait en aucun cas prétendre explorer de manière exhaustive. Ce qui peut parfois engendrer des effets pervers de la part de ceux qui n’en veulent rien savoir considérant au mieux qu’il suffit de corriger comme il se doit l’agresseur pour que cessent de telles situations.

Si les arguments ne manquent pas pour plaider en faveur de la lutte contre le harcèlement, et ce dès le plus jeune âge, c’est bien souvent des données statistiques concernant son importance qui sont évoquées pour le présenter.

Néanmoins, les diverses interprétations des chiffres communiqués ne font guère apparaître l’impact de cette problématique sur l’ensemble de notre société.

C’est ce que nous allons tenter de faire au travers de cet article.

La lutte contre le harcèlement a été plus particulièrement initiée dans notre pays par Marie-France Hirigoyen et Christophe Dejours avec la parution de leur ouvrage respectif sur Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien et Souffrance en France : la banalisation de l’injustice sociale, tous deux parus en 1998 et dont le succès médiatique s’est étendu au-delà des limites de leur champ disciplinaire respectif.

Ces deux auteurs ont eu une approche dissemblable, mais totalement complémentaire, de la singularité du « harcèlement », de la souffrance qu’il induit et des conditions qui favorisent son émergence.

En tant que psychiatre victimologue, Marie-France Hirigoyen a résolument adopté le parti-pris de la victime et a dès le départ lié le harcèlement moral à la perversion narcissique en dénonçant le harceleur comme archétype du pervers narcissique. Cette association n’est très certainement pas étrangère au succès que connait actuellement le concept de « pervers narcissique » que certains observateurs dénoncent aujourd’hui comme un « phénomène de mode » tout en méconnaissant totalement la genèse ainsi que la dimension interrelationnelle de cette théorie (comme si le harcèlement pouvait être assimilé à une mode).

De son côté, Christophe Dejours explore dans son essai certains aspects psychosociaux de cette problématique en se basant sur la notion de « banalité du mal » d’Hannah Arendt ainsi que sur la théorie de l’agir communicationnel de Jurgen Habermas et son idée de « distorsion communicationnelle ». Il apporte un nouvel éclairage sur les origines conjoncturelles et structurelles qui encouragent les comportements pervers au sein des entreprises et de notre société. C’est-à-dire qu’il analyse le harcèlement comme un symptôme et cherche à en identifier les causes au niveau de l’organisation des entreprises et du social.

Pour faire lien avec la vision du harcèlement qu’adopte Marie-France Hirigoyen et souligner la complémentarité de ces deux approches, rappelons à ce propos que la perversion narcissique est considérée comme une pathologie de l’agir de parole par Gérard Pirlot et Jean-Louis Pedinielli auteurs de : Les perversions sexuelles et narcissiques ; car pour le pervers, il ne s’agit pas tant de communiquer – au sens de « partager quelque chose avec quelqu’un » ou « être ou entrer en relation plus ou moins directe avec quelqu’un » – que de dominer et de contrôler cet autre différent de lui qu’il ne peut tolérer (cf. « L’instrument majeur du pervers narcissique : la parole »).

Précisons ici que les processus de domination et de soumission sont le moteur de tous types de harcèlement et que le pervers narcissique utilise ce moyen dès lors que sa cible, qui peut être une personne ou un groupe, ne cède pas aux manipulations dans lesquelles il est passé maître. C’est bien souvent la résistance aux manipulations qui frustre le pervers et déclenche son harcèlement.

Notons également en aparté que cette dernière observation vient en totale contradiction de tous les préjugés qui consistent à voir les victimes de harcèlement comme « faibles » ou « naïves ».

Ainsi donc, le harcèlement moral imite le principe de base de la torture psychologique selon lequel, contrairement aux idées reçues, on ne torture pas pour faire parler, mais plutôt pour faire taire cet autre porteur d’une parole qui vient entraver les « droits » que le harceleur s’octroie lui-même au détriment de ses propres devoirs et responsabilités envers autrui (cf. les travaux de la spécialiste Françoise Sironi, mondialement connue pour ses recherches sur la torture).

Autrement dit, le harcèlement est dans de très nombreux cas la conséquence ultime d’une situation où l’un des protagonistes de la relation refuse de se laisser manipuler ou ne donne plus suite aux manipulations dont il a été l’objet. Tel est notamment le cas : de quelqu’un qui refuse un licenciement amiable lorsque celui-ci est à son désavantage ; d’une personne qui ouvre les yeux sur la double personnalité de son conjoint ; du lanceur d’alerte qui décrypte les manigances de certaines institutions ; de celui qui dénonce l’escroquerie dont il est le témoin ou la victime ; de l’individu ou du groupe mis à l’index et « fascisé » pour ses prises de position en faveur des véritables vertus démocratiques ; etc., etc., etc.

Par ailleurs, selon un « ancien » rapport du Sénat relatif à la lutte contre les discriminations, dont le harcèlement fait intégralement partie aux yeux des directives européennes, la France, patrie des droits de l’Homme, est considérée comme l’une des « lanternes rouges » de l’Europe en matière de transposition de ses mêmes directives. C’est dire s’il était urgent d’engager des actions en ce sens en n’oubliant surtout pas, comme le souligne fort judicieusement la pédopsychiatre Nicole Catheline, qu’il n’existe pas de profil type de harceleur ou de victime chez l’enfant et qu’à ce titre, lutter contre ce fléau avant même que la personnalité ne soit fixée est une mesure préventive fort louable pour atténuer les effets délétères d’un phénomène dont nous avons encore le plus grand mal à évaluer l’impact sur la société.

À ce titre, je me contenterais de ne donner que quelques indications pour en souligner le retentissement à l’échelle sociale :

  • dans la préface de la réédition de son essai, 2009 (dix ans après sa première parution), Christophe Dejours étaye son argumentation par l’apport de données nouvelles sur le coût exorbitant de la santé mentale au travail, soit 3 à 6 % du PIB selon les statistiques établies dans chaque pays, ce qui représente pour la France un montant de 64 à 128 milliards d’euros ;
  • il est un fait désormais établi que le harcèlement peut conduire au suicide, mais nous avons encore beaucoup de mal à considérer, comme le pensent certains spécialistes du sujet (Dominique Barbier, Ariane Bilheran, Yves Prigent, etc.) que nous devrions poser la question de la prédation morale pour chaque cas de suicide, or le suicide est la première cause de mortalité chez les adolescents ;
  • par le fait d’une curieuse coïncidence dont seul le « hasard » a le secret, lors de la première journée annuelle créée pour dire « Non au harcèlement », nous apprenions le décès de René Girard dont l’analyse du bouc émissaire en tant que « victime expiatoire » permet de mieux saisir la dynamique du harcèlement où le harcelé « sacrifié » – le pharmakos – est et sera toujours une victime innocente ;
  • etc.

Toutefois, sans m’associer aux critiques des syndicats d’enseignants jugeant « scandaleux » et « méprisant » le court métrage d’une minute réalisé pour la nouvelle campagne de lutte contre le harcèlement scolaire – oubliant par-là où se situe l’intérêt de l’enfant –, j’apporterais un bémol sur la nécessité de dire « Non au harcèlement ». En effet, ce combat ne doit en aucun cas masquer le fait que le harcèlement – qu’il convient très justement de dénoncer pour ce qu’il est : c’est-à-dire un meurtre psychique – n’est pas apparu comme par enchantement à l’école. Ce fléau qui tend aujourd’hui à se « démocratiser » n’est que la conséquence du laxisme de nos politiques envers certaines pratiques entrepreneuriales qui « dissolvent » les liens interindividuels pour mieux exercer une emprise sur leurs salariés. Ces pratiques toxiques, dont on ne peut ici faire l’analyse, ne sont guère pointées du doigt à l’heure actuelle si ce n’est justement par des auteurs tels que Christophe Dejours ou Marie-France Hirigoyen.

Pire encore ! Ces méthodes managériales ont peu à peu gagné les grandes administrations et sont en train de conquérir les collectivités locales et territoriales avec le consentement de notre ministre de l’économie. Ce qui dans quelques années aura pour conséquences délétères un accroissement du harcèlement dans la fonction publique comme ce fut le cas pour les entreprises.

En foi de quoi, considérant le fait que « le harcèlement scolaire est le reflet des comportements de domination et de soumission que les élèves observent dans le monde des adultes », il serait souhaitable que nos gouvernants cessent de déplorer les effets dont ils chérissent les causes, car qui peut croire à leur volonté d’éradiquer ce fléau en milieu scolaire s’ils n’ont de cesse de jouer au pompier-pyromane.

Autrement dit, les questions complexes qu’il serait nécessaire d’aborder et auxquelles il conviendrait de répondre pour lutter efficacement contre ce fléau devraient être désormais de savoir précisément de quoi le harcèlement est le symptôme. Car si la reconnaissance légale d’un tel phénomène tend à en faciliter l’identification et la dénonciation, ce seul facteur ne peut à lui seul expliquer la « hausse » du harcèlement que nous observons aujourd’hui à l’échelle de notre civilisation.

Pour conclure ce billet, je me permets de citer Stefan Sweig qui dans son livre Conscience contre violence écrivait : « Puisque la violence réapparaît à chaque époque sous de nouvelles formes, il faut constamment reprendre la lutte contre elle. »

Philippe Vergnes

[1] Selon Rosario Ortega Ruiz qui dirige le département de psychologie de l’université de Cordoue, et membre fondateur, avec les sociologues français Catherine Blaya et Éric Debarbieux, de l’Observatoire international de la violence à l’école, dont elle assure actuellement la vice-présidence. Éric Debardieux fut chargé en 2011 de rédiger un rapport intitulé Refuser l’oppression quotidienne : la prévention du harcèlement à l’école présentée à l’occasion des premières assises nationales sur le harcèlement à l’école organisée en 2011 par le ministre de l’Éducation de l’époque.

Publicités