*[1] Rares sont les chercheurs qui se sont intéressés à la problématique du pouvoir en lien avec les troubles de la personnalité. Leurs travaux sont soit passés sous silence, soit discrédités par l’idéologie impérialiste dominante. Cette situation est si prégnante aujourd’hui que l’on prend pour vérité acquise le fait que « le pouvoir rend fou ; le pouvoir absolu rend absolument fou », sans jamais penser à remettre en cause cette assertion ne serait-ce qu’en se posant juste la question de savoir si ce ne sont pas plutôt les « fous » qui sont attirés par le pouvoir.

Pour ceux qui se donnent la peine de creuser un peu le sujet, il apparaît de plus en plus évident, au regard du monde tel qu’il se présente à nous, que ce questionnement éclaire majoritairement, selon la loi de Pareto (principe des 80-20 : 80 % des effets sont induits par 20 % de causes), toutes les crises que nous subissons à l’heure actuelle… Et elles sont nombreuses : crises financières, sociales, politiques, écologiques, climatiques, énergétiques, identitaires, etc. La liste est loin d’être exhaustive.

Comme le montre, Jan Spurk, Docteur en philosophie, professeur des Universités classe exceptionnelle, chercheur et enseignent chercheur au CERSES, dans son article de février 2013 sur « Le consentement fatal : pouvoir et domination aujourd’hui » : « les acteurs de la crise sont quasiment absents des visions du monde en crise ainsi que des analyses sociologiques de ce monde ». Confirmant ainsi le fait que l’on élude, volontairement ou non, la problématique relative à cet article dans les tentatives d’explications causales du désastre planétaire auquel nous assistons impuissants.

Toujours selon Jan Spurk, cette carence n’est pas sans graves conséquences, car « éviter la compréhension des rapports de pouvoir et de domination mène sur le plan scientifique à l’impossibilité de comprendre la société actuelle et ses potentiels de développement ».

Or, « exclure cette question des visions du monde rend les acteurs incapables de construire des projets en vue d’un avenir meilleur ».

Ce point de vue, que je partage entièrement comme en témoignent mes différents articles proposés sur ce site, éclaire les raisons pour lesquelles l’étude des perversions – de la pulsion d’emprise, de destruction ou de mort – est aujourd’hui d’une importance capitale pour le devenir de nos sociétés « modernes », car « l’étude de la perversion est l’étude de l’hostilité plus que celle de la libido[2] ».

Force est donc de constater avec Jean-Luc Obin, auteur de l’ouvrage Leadership – Les grands auteurs, qu’« il y a en France une omerta sur le leadership toxique » (chapitre « Refuser le “bad leadership” et les “toxic leaders” », 2012, p. 164-176).

En France, Eugène Enriquez est l’un des tout premiers psychosociologues et chercheurs, si ce n’est le premier, à s’être intéressé à la problématique de la perversion sociale comme forme de pouvoir en articulant les thèses de Max Weber avec celles de Freud.

Le texte présenté ci-après est un extrait de l’article « Le pouvoir et la mort » paru en 1973 dans le numéro 11-12 de la revue freudienne Topique. Republié in extenso sous le même titre dans la première édition des Figures du maître, recueil d’articles parus en 1991 chez Arcantère – éditeur aujourd’hui disparu –, l’article au complet a été ensuite repris par les éditions Erès en 2007 dans Clinique du pouvoir, les figures du maître comme fin du chapitre 4, et chapitre 5 et 6[3]. Cet ouvrage a été réédité en 2012.

Seule la lecture du chapitre 6 de ce dernier ouvrage vous est ici proposée avec l’aimable autorisation de son auteur.

Comme pourrons en juger par eux-mêmes ceux qui auront le courage d’aller jusqu’au bout de ce long extrait sans en perdre une miette, ce texte n’a rien perdu de son actualité malgré son ancienneté (1973). Cette dernière explique toutefois le fait que d’autres auteurs ayant publié sur ce thème plus récemment n’y soient pas cités.

Bonne lecture,

Philippe Vergnes

[1] Cet article est un complément à ceux déjà préalablement publiés sur ce site concernant les pathologies du pouvoir (« Pathologie du pouvoir : psychologie des leaders psychopathes – partie 1/3, 2/3, 3/3 » ; « La mondialisation de la perversion narcissique » ; « Où est Charlie ? Le retour du fascisme et du totalitarisme sous le masque de la perversion narcissique ».

[2] Stoller, Robert (1978), La perversion, forme érotique de la haine, Paris : Payot & Rivages, collection PBP (2007), 304 p., (p. 128).

[3] Précisions apportées par Eugène Enriquez lors de communications personnelles.

Enriquez, Eugène (2012), « Le pouvoir entre paranoïa et perversion » p. 119-136, in Clinique du pouvoir, les figures du maître, Villematier : Erès, 252 p.

Introduction

Le pouvoir a toujours un visage, il trouve son incarnation dans un individu ou dans un groupe qui médiatise les rapports du peuple avec l’État, des travailleurs avec l’entreprise. C’est ce visage qu’il nous faut maintenant tenter de dévoiler (du moins en partie) pour essayer de comprendre les raisons pour lesquelles les forces de mort agissent avec un tel impact dans la société. Ceci ne signifie pas que notre visée soit psychologique, qu’elle tente de réduire les phénomènes sociaux à faction de quelques personnes. Notre but est au contraire de tenter de saisir pourquoi des systèmes sociaux s’identifient, à un moment donné, à certains types d’individus, les acceptent (ou les intronisent) comme chefs, y font écho, les raisons pour lesquelles ils façonnent les hommes suivant un certain registre et marginalisent ceux qui n’adhèrent pas à ce pattern, pourquoi des sociétés tout entières deviennent folles, même si cette folie apparaît comme parfaitement acceptable à ses membres.

Il nous a semblé que les deux figures essentielles de chefs que nous rencontrons dans le monde moderne, le leader charismatique et le technocrate, pouvaient être décrites et leur action sociale éclairée, en se référant à deux catégories ayant un rapport spécifique avec la loi (le pouvoir institué) et le désir : le paranoïaque et le pervers.

Le paranoïaque ou la mission salvatrice

Le paranoïaque parle. Le discours, l’écriture sont les preuves de son existence, de sa puissance. Ce qu’il énonce, c’est non seulement sa grandeur (ou sa persécution), c’est un message de sauvetage, de rédemption de l’humanité. Le paranoïaque est un messie, envoyé pour remettre de l’ordre et pour assurer le règne de la vraie loi, dont il est seul porte-parole possible. Ce qu’il annonce, c’est une nouvelle origine et une nouvelle fondation du système social à partir de son entrée dans le monde.

Son discours s’articule sur trois fantasmes principaux : la culpabilité du monde ; la nécessité de la rédemption (de changement du monde) ; l’engendrement parthénogénétique de la nouvelle société, et se cristallise sur trois positions : la forclusion de la mort ; la relation duelle (exclusion du tiers) ; l’installation dans l’imaginaire (tout est possible).

La culpabilité du monde

Le monde est mauvais. Il est pourri, souillé, que ce soit par les Juifs, les Nègres, les francs-maçons, les bolcheviks, les hippies, les capitalistes, les immigrés, les sorcières, etc. Il existe, en tout état de cause, un groupe ou une série de groupes qui mettent en péril la nation, qui la dominent de façon occulte, afin de l’asservir à leurs propres projets, qui promulguent des lois garantissant leur pouvoir et plaçant les autres dans l’impossibilité de s’exprimer et de contester. En acceptant cette situation, les dominés (la majorité de la population) troquent leur besoin de réalisation de soi contre le besoin de sécurité, ses capacités agressives contre un sentiment de culpabilité. En intériorisant les normes définies par le système de la loi, en renforçant la conscience morale et le Surmoi, ils acceptent de renoncer à leurs désirs et à leur expérience de satisfaction, de prendre en charge le péché et la soumission.

Ce que le paranoïaque introduit, c’est la mise en cause de ce sentiment de culpabilité, c’est la culpabilité d’avoir ce sentiment de culpabilité. Car s’il y a culpabilité, c’est par rapport à l’existence d’une loi. Or, dit le paranoïaque, cette loi est fausse, inique, et l’accepter comme vraie, c’est se sentir faussement coupable. Ce qu’il annonce, c’est la vraie loi dont il est l’instrument. Et il doit l’énoncer sinon, à ses propres yeux, il deviendrait le véritable grand coupable : celui qui, ayant pu sauver le monde, aurait démissionné lâchement. C’est donc sur une transformation du sentiment de culpabilité que se fonde le discours paranoïaque : le sentiment de culpabilité lié au développement de la civilisation, à l’adhésion à la loi (chère à Freud) se transforme en sentiment de culpabilité par rapport à la vraie loi, à la loi plus haute qu’il s’agit d’énoncer et de faire exister. Lorsque De Gaulle dit qu’il représente la « légitimité française depuis vingt ans », lorsqu’Hitler se définit comme « le tambour de la nation allemande », comme « le représentant de la nature allemande », ils en appellent à la loi qu’ils incarnent contre la fausse loi (usurpatrice) qui gouverne le monde.

La nécessité de la rédemption

Contre le chaos, l’anarchie, la honte, la misère, le paranoïaque se dresse. Ce qu’il proclame, c’est la vérité. Chez lui existe une confusion complète entre croyance, savoir et vérité. Ce qu’il croit, ce qu’il pense est nécessairement vrai. Il n’est besoin d’aucune justification, d’aucune vérification scientifique de ses dires. On peut rapprocher sa figure de celle de l’image du souverain que G. Dumézil nomme l’inspiré par rapport à l’autre image opposée et complémentaire qui est celle du légiste (1962). Il est effectivement inspiré par les dieux, la France, la nature. La légitimité lui est fournie par une instance supérieure qui lui a directement parlé et que personne ne pourra interroger (pour cause !). Mais s’il est inspiré, frénétique (parfois), le discours qu’il énonce est toujours celui de l’ordre, ordre nouveau qui purifiera le monde de sa souillure, de sa honte, de sa misère et qui lui permettra, au contraire, de réaliser un grand dessein (le national-socialisme dans le monde, l’indépendance de la France ou l’unité arabe). Il ne s’agit donc pas seulement de « remettre de l’ordre dans la maison », il s’agit surtout de faire des hommes des surhommes, des dominés des dominateurs, des êtres mesquins des individus désirant la « grandeur » de leur pays. La loi promulguée n’est pas celle du « monde calme », c’est la loi nécessaire au triomphe de la Cause. Comme l’a fort bien montré Caillois (1964), le chef qui parle ainsi est simultanément le rédempteur, le sauveur, le Poliorcète et le Pantocrator. Rédempteur, il rachète les fautes passées, il lave ses sujets du sentiment de culpabilité ancien, il purifie. Sauveur, il propose le grand dessein, il prend l’avenir de la nation dans ses mains, il décide et libère ainsi chacun de ses soucis et de ses problèmes. Poliorcète, « on le tient pour l’invincible seigneur de la guerre, celui qui renverse les murailles, qui force les cités et disperse les bataillons ». Pantocrator, il est l’instrument du destin, le « champion » qui doit amener la réussite de la grande entreprise, celui qui est élu de toute éternité.

L’engendrement parthénogénétique de la nouvelle société

Le paranoïaque édifie un nouveau système. Il se réfère et il est porté par un mythe instaurateur : celui des origines. Avant lui, rien ne s’est passé. C’est la préhistoire de l’humanité, le monde avorté. C’est à lui de réenfanter l’univers. Mais un univers qui ne sera que le renvoi d’un double narcissique dans lequel il se mire. Aussi l’engendrement ne passera-t-il pas par la différence des sexes. Le paranoïaque est au-delà de la différence des sexes. Il privilégie les pulsions homosexuelles et évacue tout rapport possible entre hommes et femmes. La fécondation se fera par des voies non naturelles (qu’on se rappelle les voies surnaturelles du Président Schreber). Chez le chef paranoïaque, il s’agira toujours d’une union mystique : le chef dit : « J’existe en vous et vous existez en moi. » Il s’agit d’une communion immédiate, opérée par la voix ou le regard. C’est pourquoi le chef aime les bains de foule, les grands rassemblements de masse. II parle et la parole engendre de nouveaux êtres directement. C’est un monde plein auquel il se réfère. Aucun manque ne doit apparaître, c’est pourquoi aucune Diotime ne viendra jamais au banquet pour questionner le chef sur son pouvoir ; elle poserait alors et l’existence de la castration et la fonction du manque, ce qui serait insupportable puisque la passion dont il est question est une passion sans rupture et sans corps.

Ces trois phantasmes sont mis en œuvre dans le réel, au travers de trois positions centrales :

la forclusion de la mort. – S’il peut engendrer sans médiation, s’il peut être la nouvelle origine, le héros créateur ; le seul, le vrai, celui qui n’a pas eu de père, celui qui s’est créé tout seul (ou qui a été engendré par la vraie loi), c’est que le paranoïaque se veut tout-puissant, sans angoisse de castration, définitivement inatteignable, délivré de la menace de la mort. Ce qu’il fait, il l’accomplit en toute impunité. Car il croit en son immortalité. Il n’existe chez lui aucune référence à sa mort possible. Il ne s’agit pas seulement d’une négation ou d’une méconnaissance mais d’un rejet total. C’est lui le garant du nouvel ordre. C’est pourquoi il se conduit effectivement comme s’il était immortel. Il veut fonder l’Empire universel, mais cet Empire est lié à sa propre personne. C’est pourquoi il ne croit pas en l’histoire. Après son passage, l’histoire s’arrête. C’est lui qui fait l’histoire. Après le passage de « l’âme du monde » (Hegel), c’est soit le retour au chaos, soit le temps immobile du gouvernement mondial, la fin de l’histoire. La société n’a plus qu’à vaquer aux affaires courantes. Cette impossibilité de se représenter la mort, de se représenter le réel a pour conséquence que la mort sera continuellement agie. Il faut détruire le vieux monde, les vieilles valeurs, les coutumes absurdes : aussi faut-il porter le fer partout où se marquent des résistances : les liquidations massives, la guerre totale, le camp de concentration seront le signe qu’il est toujours possible de donner la mort sans jamais y être soumis ;

la relation duelle. – De même qu’il n’y a aucune référence à la mort, de même il n’y a aucune référence au tiers. Le tiers, c’est la reconnaissance de la faille, de l’existence humaine. C’est ce qui nous questionne sur notre être, sur notre virilité, ce qui amène le manque où se croyait se trouver le plein. Une fois le tiers exclu, alors peut exister la relation duelle pure, l’union mystique, la communion parfaite. Le chef prend ses troupes dans ses mailles totalement, et ceux-ci s’identifient à lui. Relation quasi hypnotique, relation de participation totale : pour être un véritable homme, il est nécessaire d’être comme le chef. Non seulement de lui être soumis et fidèle, de le prendre comme exemple, mais d’être exactement le fils qu’il a souhaité. Par la relation duelle, le paranoïaque devient le géniteur adoré ;

l’installation dans l’imaginaire. – Tout est possible à qui veut transformer le monde. Les rêves les plus démesurés, les mensonges les plus grossiers, les simplifications les plus outrancières, les entreprises les plus délirantes, voilà ce que propose le paranoïaque, en indiquant que le paradis est sur cette terre, que le réel c’est ce que nous voulons imaginer et mettre en œuvre, que l’exigence sacrificielle sera payée cent fois plus tard. On peut comprendre que ce discours grandiloquent soit toujours écouté. Car ce qu’il promet, c’est la grandeur, la pureté, l’exigence, le culte du héros, la rigueur dans l’obéissance (perinde ac cadaver). C’est la promesse d’un monde réconcilié, d’un banquet triomphal où ne s’assiéront que les élus, de l’acting-out permanent, du renversement de l’ordre des choses, de la négation de toute limite. Et cette promesse sera tenue dans l’ordre. Il n’y a donc plus d’antinomie possible : imaginaire et réel ne sont plus contradictoires, ni ordre et changement. Comment résister à un tel programme qui donne tout et de façon constante ? Sera quelque peu cachée la dette à payer : le sacrifice de certaines générations, la dureté de l’entreprise (la conquête du monde se fera par le blitzkrieg, la grandeur de la France existe une fois que cette grandeur est nommée). En fait, ce que promet le vrai paranoïaque : c’est la guerre totale encore et toujours jusqu’à la création du gouvernement mondial sous son égide, c’est la société portée à son paroxysme, à son état de fusion. Par la guerre, « l’État s’affirme et se justifie, s’exalte et se renforce en affrontant une autre rafale. C’est pourquoi la guerre ressemble à la fête, constitue son égal paroxysme, apparaît à son exemple comme un absolu et suscite à la fin, avec le même vertige, la même mythologie » (Caillois, 1964). L’installation dans l’imaginaire, c’est l’instauration de la guerre et de la prééminence absolue de l’État sur ses citoyens.

Le pouvoir paranoïaque nous révèle ainsi son véritable visage : impossibilité de dépasser le stade du narcissisme le plus mortel, où les objets sociaux ne sont là que pour témoigner de la toute-puissance du maître, discours de l’amour et de la pulsion de vie qui n’est que celui de fascination et du vertige, discours de l’ordre qui n’est en réalité que le discours de la violence nue et de la destruction, incapacité à discerner loi symbolique et loi incarnée (le paranoïaque est la loi), insistance sur la paternité et la filiation (le paranoïaque est le père, non engendré, qui a procréé des millions de fils semblables à lui sans avoir besoin de la médiation de la femme), possession du savoir absolu (il possède toutes les réponses à toutes les questions possibles). Ajoutons un élément que nous n’avons pas eu l’occasion de souligner : le pouvoir paranoïaque a besoin d’espace pour se déployer (espace vital cher à Hitler, annexion de territoires par l’Union soviétique, désir de conquête de l’Asie par le Japon…). Dans la mesure même où il vise le gouvernement mondial, et où il impose sa volonté d’un monde peuplé d’êtres uniformes (semblables à lui) et d’esclaves, il a besoin de pouvoir compter concrètement les arpents de terre et les têtes. Aussi, la guerre qu’il engagera sera une guerre de conquêtes, d’annexions et non une guerre dont les résultats prévus pourraient être comptabilisables abstraitement (économiquement). Le paranoïaque vit de la foule et par la foule, et il aura toujours besoin de nouvelles foules pour l’acclamer et le porter plus loin.

Proposant un ordre, une loi intangible qui a réponse à tout, une grande entreprise, le savoir paranoïaque produit des systèmes sociaux. Tout système social n’a-t-il pas besoin d’un but, d’une croyance, de règles de fonctionnement ? Le savoir paranoïaque les fournit et il donne en supplément la réassurance narcissique, l’abandon du risque, un culte commun, la suppression de tout sentiment de culpabilité. Certes les systèmes sociaux qu’il fonde sont fragiles, mais que le paranoïaque se rassure, il va trouver son action prolongée par son compère différent de lui et en même temps, ô combien ! semblable : le pervers.

Le pervers ou la gestion du monde calme (des affaires)

La position perverse se caractérise par un défi au réel, par une remise en cause du monde au nom de la vérité (de la raison), par la transformation de tous les rapports humains en rapport d’objets et par l’édification d’un système mondial fondé sur les flux de marchandises et les flux monétaires. Le pervers continue le travail du paranoïaque en l’instituant et en le normalisant.

Le défi au réel

Comme l’écrit Piera Aulagnier (1967) : « Ce que le pervers défie sans le savoir – et c’est la motivation inconsciente de sa démarche – c’est le réel. Il n’accepte aucune référence à une loi existant en dehors de lui. Bien plus, c’est cette loi qu’il va mettre au défi. » Il est « celui par lequel le scandale arrive ». Et quel plus grand scandale que celui qui établit que pour lui il n’existe pas d’autre loi que celle de son désir ? Le monde tel qu’il est avec ses lois, avec ses règles, doit être transgressé. Il est le monde de tous, le monde de l’échange, de la réciprocité, de la reconnaissance et de la mort. Pour le pervers, le monde est ce qu’il veut. Les autres doivent se plier à son désir (ils n’existent que pour cela), la mort peut toujours s’apprivoiser. C’est un « trompe-la-mort ». Il essaye d’abolir le hasard, de tenir en mains sa destinée et celle des autres. Il se situe sur le registre de la maîtrise totale.

Le chef pervers (le technocrate), c’est celui qui ne voit la situation qu’au travers des plans, des programmes, des indicateurs économiques et sociaux qu’il a élaborés. La réalité doit se conformer au modèle construit. Si elle est différente, ce n’est pas le modèle qui est inexact, c’est la scène du réel qui se trompe. Et le pervers fera tout pour réintégrer la réalité dans le schéma, par la persuasion ou par la force. Les plans qu’il propose sont toujours des plans qui apparaissent scandaleux aux hommes en place : c’est l’homme du changement, mais d’un changement programmé, maîtrisé dans ses moindres détails, qui doit lui permettre de connaître l’état du monde dans cinq ans ou dix ans. Il ne doit pas y avoir de hiatus, d’événement imprévu. C’est pourquoi il est contre tout surgissement, contre « toute histoire » dont les individus seraient les sujets. L’histoire universelle ne peut être que l’application de sa pensée.

Le langage de la vérité

Et il ne peut en être autrement pour lui puisqu’il possède le savoir. Non pas le savoir soufflé par les dieux, comme chez le paranoïaque, mais le savoir fondé sur la logique, l’expérimentation et la vérification scientifiques. Son désir s’origine dans le savoir. Il est le seul qui sait et qui en sait plus que l’autre sur son propre désir. C’est lui qui peut définir ce dont l’autre a besoin, le type de production et de consommation qu’il doit assurer, le genre de vie qu’il doit mener. Il est le garant du progrès, de l’évolution et il prend en charge le destin des autres en contrôlant toutes les sources d’information et les réseaux de décision, c’est-à-dire en les mettant dans une situation d’aliénation totale.

Qu’on se rapporte à Sade et on constatera que les libertins parlent toujours le langage de la raison, s’adonnent à des expérimentations scientifiques, éprouvent toujours la nécessité de justifier leur action par la logique de la nature. Le discours de Dolmancé dans La philosophie dans le boudoir est exemplaire à cet égard.

Mais, comme nous l’avons vu plus haut, la science a abandonné les questions : pourquoi, pour se focaliser sur les questions : comment. Les fins (le désir) ne sont pas véritablement interrogées par la science. Elles présentent une fausse coloration scientifique. En réalité, elles ne sont qu’idéologie, que savoir se couvrant du masque de la vérité. Et c’est pourquoi, au contraire du paranoïaque qui délivre un message articulé, une doctrine cristallisée, le pervers pourra se contenter d’un discours flou, creux, de bon sens. Comme l’écrit remarquablement Barthes : « Il se représentait le monde du langage (la logosphère) comme un immense et perpétuel conflit de paranoïa. Seuls survivent les systèmes […] assez inventifs pour produire une dernière figure, celle qui marque l’adversaire sous un vocable mi-scientifique, mi-éthique, sorte de tourniquet qui permet à la fois de constater, d’expliquer, de condamner, de vomir, de récupérer l’ennemi, en un mot : de le faire payer… Il s’étonnait de ce que le langage du pouvoir capitaliste ne comportât pas, à, première vue, une telle figure de système (sinon de la plus basse espèce, les opposants n’y étant jamais dits que “intoxiqués”, “téléguidés”, etc.) ; il comprenait alors que la pression du langage capitaliste (d’autant plus forte) n’est pas d’ordre paranoïaque, systématique, argumentatif, articulé : c’est un empoisonnement implacable, une doxa, une manière d’inconscient. Bref, l’idéologie dans son essence. »

Mais, s’il ne délivre qu’un discours général sur « la croissance économique et le progrès social », nourris de sous-entendus et de malentendus, où les mots utilisés sont toujours les plus ternes et les plus usités, le pervers raffinera le comment, utilisera les instruments les plus subtils pour prouver la vérité de ses dires, les méthodes de calcul les plus modernes pour étayer son action. La perversion est toujours mise en œuvre d’instruments. Qu’il s’agisse du fouet, des techniques d’agressivité visuelle ou auditive (publicité), d’ordinateurs ou d’études de marché, le pervers n’existe pas en dehors des instruments à sa disposition, c’est-à-dire de tout objet favorisant l’instauration d’un rite. Aussi, raffolera-t-il des techniques et sera-t-il toujours prêt à en inventer ou à en accepter de nouvelles. La vérité, c’est la technologie dans tous les domaines, la ritualisation de toutes les conduites.

Des rapports humains aux rapports d’objets

Le seul rapport que le pervers puisse concevoir, c’est un rapport aux objets, aux choses inertes auxquels il sera seul à donner vie. De la même manière qu’il s’amusera avec ses techniques, il fera en sorte que les êtres humains soient uniquement des objets manipulables, adoptent les types de comportements standardisés requis par la bonne application des techniques et ne se manifestent que comme éléments toujours remplaçables et permutables d’un jeu dont il a seul le secret. Remplaçabilité des individus qui doivent assurer la jouissance du pervers (chez Sade, les individus aux mains des libertins sont légion et quand l’un d’entre eux disparaît – ou a cessé de plaire – d’autres sont là pour prendre sa place), remplaçabilité des subordonnés dans l’entreprise, des soldats dans l’armée. Le jeu nécessite qu’il n’y ait que la rencontre du désir et des instruments (techniques et humains) lui permettant de se réaliser. C’est donc un rapport sadomasochiste qui est institué, le pervers assignant à l’autre une place qui ne lui laisse aucune possibilité de choix et le marquant à ses armes. Devenu instrument de jouissance ou marchandise substituable, le partenaire ne peut accéder ni à son propre désir (car c’est l’autre qui en tient les clés), ni de ce fait à la prise en main de son existence : « Car l’acte pervers révèle surtout une brèche où il apparaît que l’autre est toujours corruptible, son désir irrésistiblement mobilisable, sa jouissance possible à forcer, sa complicité acquise à l’avance » (J. Clavreul, 1967). Le pervers apparaît toujours comme agent de la castration ou comme celui qui la dévoile chez l’autre.

Édification d’un système fondé sur les échanges économiques

Le monde que le pervers tend à créer, ce n’est pas celui du paroxysme, de la guerre, de la conquête des territoires, de l’embrasement, de la réalisation du grand dessein. C’est celui de la vie quotidienne, du calme, de la tranquillité, de la répétition, de l’égalité de tous devant son propre désir. Aussi est-il étranger au monde de la guerre ou ne l’utilise-t-il que lorsque, d’après ses calculs, il ne peut en être autrement. Sans le vouloir, et en espérant qu’elle n’arrivera jamais, il la préparera logiquement, lucidement car, sans « force de dissuasion », comment « se promener au bord du gouffre », « contenir » l’ennemi, procéder à « l’escalade nécessaire », « réaliser la coexistence pacifique », ou abattre les « forces du mal ». Mais ce qui l’intéresse, c’est ce qui peut s’inscrire sous forme quantifiable, comptabilisable, abstraite, c’est la balance entre créances et dettes, c’est ce qui peut prendre la forme de capitalisation sociale. Ce sont les organigrammes, les comptes d’exploitation, de bilan, c’est le jeu avec les stocks et les flux, c’est la stratégie économique (qui réalise la stratégie du désir). Plus besoin de territoires ; c’est par l’échange que se crée l’empire universel. Il faut développer les échanges internationaux, augmenter le commerce entre l’Est et l’Ouest, amener la civilisation industrielle partout, assurer le développement du capitalisme monopolistique (soit privé, soit d’État), assurer la pérennité de l’échange inégal (Emmanuel), tout prendre dans les rets de l’économique. De cette façon, tous les aspects de la vie seront envahis par le calcul et « le résultat normal sera un produit humain standardisé, rationalisé, systématiquement vérifié par le moyen de contrôles statistiques de qualité effectués par les innombrables services de surveillance mis en place depuis l’école maternelle » (P. Baran et P. Sweezy, 1968) en liberté surveillée. Ce qui dominera, ce sera l’efficience, la rationalité, la productivité : le monde de la marchandise produite et consommée. Ce sera essentiellement le monde de l’abstraction, du signe monétaire, de la différence comptable (les joueurs en bourse ne disent-ils pas qu’ils font « des différences » ?). Les hommes n’ont plus de rôle à jouer, ils sont entraînés par les flux de production qu’ils ont créés. Mais à ce jeu, on peut se brûler. La crise de 1929 est toujours là pour nous rappeler que la richesse ne réside pas dans les produits, mais dans leur mode d’inscription comptable. L’acte capitaliste qui est fait, par l’argent, pour l’argent, devient totalement soumis à l’argent (équivalent universel) qui tend à devenir autonome et à assurer la place qui était autrefois occupée par le destin.

Le pouvoir pervers, c’est celui de l’économie comme seule réalité vitale, celui de la réification des rapports humains, de la transformation de la scène de l’histoire où des sujets pensent et agissent en scène, du triomphe éternel des instruments de maîtrise de la nature et des hommes.

Le pouvoir pervers est, au contraire du pouvoir paranoïaque, un pouvoir serein, sans sentiment de culpabilité (de quoi l’homme serait-il coupable, puisqu’il se fait le héraut du règne de la raison), sans affectivité (ou exprimant au maximum la passion froide du travail bien fait, de la conscience professionnelle, de la Beruf puritaine). Les expériences de Milgram (1974) le montrent avec éclat : les étudiants, qui acceptaient sans broncher d’envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes et de plus en plus dangereuses à leurs collègues chaque fois que ceux-ci se trompaient dans la tâche qu’ils avaient à accomplir, étaient de bons étudiants moyens, qui avaient à cœur de remplir correctement le programme demandé par l’expérimentateur et qui ne s’interrogeaient pas sur le bien-fondé d’un tel programme (H.V. Dicks, 1973). Hannah Arendt a d’ailleurs mis en évidence dans le cas d’Eichmann, le côté artisan scrupuleux « bureaucrate qui ne fit que s’asseoir derrière son bureau et accomplir son travail », voulant réaliser, du mieux qu’il pouvait, ce que ses supérieurs lui avaient demandé (la mise en œuvre de la résolution finale). Le monde pervers, c’est celui de la raison tranquille, assurée d’elle-même, de la « banalité du mal » (Arendt, 1966). C’est aussi par voie de conséquence, un monde sans procréation. Car procréer, c’est entrer dans l’histoire. Or l’histoire, surgissement d’événements imprévisibles non raisonnables, et donc non planifiables, « est pur non-sens ». « La seule forme de paternité que pourrait assumer (le pervers) serait celle d’un transfert de savoir » (P. Aulagnier, 1967). Seul le savoir, la raison intemporelle, la vérité, la connaissance (autrement dit la maîtrise) doivent gouverner les rapports des hommes entre eux.

Ce gouvernement se fera sous des formes moins despotiques que dans le cas du pouvoir paranoïaque. La démocratie sera la règle des sociétés perverses, mais une démocratie n’acceptant pas la division même si elle se fonde sur elle. Il s’agira uniquement, comme nous l’avons noté plus haut, d’une démocratie visant l’uniformité, la résolution anticipée des conflits, la suppression des différences dangereuses. Seules seront permises et encouragées les différences au niveau du savoir et de la possession des richesses, mais elles seront immédiatement gommées par l’illusion de l’égalité de tous (ou par la réalité de l’égalité de tous devant le désir pervers).

Société paranoïaque et société perverse nous révèlent maintenant leurs aspects semblables et divers.

La société paranoïaque se présente comme :

1) Relevant d’un totalitarisme despotique (lié à la parole d’un maître qui tente de saisir l’ensemble de la société comme un double de lui-même) ;

2) Étant du côté de la création d’un système clos, étouffant, répétitif où la violence est la règle, la fascination, le fondement ;

3) S’articulant sur le désir de réalisation d’un mythe : celui du monde revenu à l’origine (re-créé) et prenant, cette fois-ci, le vrai départ.

La société perverse, de son côté, peut être caractérisée comme :

1) Relevant d’un totalitarisme démocratique (fondé sur le contrôle total de l’information (la prévision) et sur l’égalité formelle et l’uniformité de tous les citoyens ;

2) Étant du côté du déroulement d’un paradigme, c’est-à-dire se présentant comme étant toujours évoluable, mobile, déclinable et donnant ainsi l’illusion de la possibilité de l’action et du changement ;

3) Manifestant le désir de transformer toutes les conduites en rites ordonnés et intégrés et occultant définitivement le sens qu’ils peuvent comporter.

Au-delà de ces éléments différenciateurs, elles sont toutes deux des sociétés de la plénitude, du refus de la castration et du manque qui visent à supprimer toutes les zones d’ombres et toutes les interrogations. Or, nous savons bien (depuis les mythes de la Femme sans ombre et de Parsifal), que la suppression de l’ombre, la suspension des interrogations, c’est l’instauration d’un monde froid, stérile et qui va à la destruction : The Waste Land, la Terre Gaste.

La « solution finale »

De quelque côté que nous tournions nos regards, ce qui nous est promis, ce qui est notre horizon, c’est la destruction totale. « Je ne dis pas : il y a des fous dangereux au pouvoir – et un seul suffirait –, je dis bien : il n’y a, au pouvoir, que des fous dangereux. Tous jouent au même jeu, et cachent à l’humanité qu’ils aménagent sa mort. Sans hasard. Scientifiquement » (M. Serres, 1972). Notre système est « un système mauvais et destructeur qui mutile, opprime et déshonore ceux qui en dépendent et qui menace de dévastation et de mort des millions d’hommes à travers la planète » (P. Baran et P. Sweezy, 1968). Que ce soit la société paroxystique, trouvant sa finalité dans la guerre totale, dans l’idée insoutenable de la négation de toute limite, que ce soit la société de l’économie politique, où la destruction, l’exploitation, l’aliénation est quotidienne et menée tranquillement et rationnellement, les sociétés dans lesquelles nous œuvrons et que nous essayons de construire ont comme seules réponses à nos interrogations et à nos désirs : leur mort et la nôtre. Mais le pire est-il toujours sûr ? N’y a-t-il aucune voie de sortie, aucun espoir qui ne soit pas la remise de notre destin à des chefs charismatiques qui inventeront de nouvelles causes et de nouvelles formes de violence ?

Ce que nous pouvons constater journellement ne nous incline pas à beaucoup d’optimisme : les stocks d’armements, la généralisation de la torture, l’instauration d’une civilisation du déchet, la disparité croissante entre pays riches et pays pauvres, la prolifération des chefs charismatiques et des régimes militaires, la puissance de la violence légale et de l’intoxication idéologique, « la capacité incroyable de la société établie de résorber, détourner, récupérer tout ce qui la met en cause » (Castoriadis, 1972), sont autant d’éléments fortement articulés et qu’il semble impossible à combattre et à vaincre. D’autant plus que paranoïaque et pervers ont l’art, soit de se succéder habilement, soit de combiner leurs efforts. Ce point central se doit d’être souligné et commenté.

La succession

Après la guerre, après les militaires, viennent l’économie et les hommes d’affaires. Quand les grandes nations ne se font pas la guerre, elles font du commerce et le cycle recommence. Si la guerre est la continuation de l’économie par d’autres moyens, nous sommes devant une équivalence théorique et pratique : guerre = économie, parfaitement réversible et dont les deux termes s’engendrent réciproquement. Couple aberrant où chacun est le même et l’autre, où chacun peut donner naissance à l’autre ou être procréé par lui.

C’est pourquoi, si pouvoir paranoïaque et pouvoir pervers semblent s’opposer, et donnent effectivement naissance à des formations sociales différentes, ils sont faits pour se succéder. Car ce qu’ils visent est le même but : le gouvernement mondial, l’État universel et homogène. Seuls les moyens divergent et ils ne sont pas secondaires. Mais ils ne pèsent quand même pas lourd devant la similitude de l’objectif. Qu’il s’agisse du culte du héros inspiré par les dieux ou du culte de l’argent réglé par le légiste, qu’il s’agisse de la plénitude affective ou de la plénitude rationnelle, il s’agit toujours d’un monde sans manque, sans déchirure, sans ouverture, niant la mort et la mettant en œuvre, niant la castration et la répétant inlassablement, affirmant la maîtrise du (ou des) chefs, et se perdant pour la possession de l’emblème phallique. À ce jeu, c’est toujours l’État qui gagne. Il renforce sa puissance dans la guerre, il intervient directement et massivement dans la politique économique en temps de paix.

La combinaison

Mais guerre et économie ne font pas que se succéder, elles se combinent à merveille. Caillois révèle parfaitement ce mécanisme lorsqu’il écrit : « La perspective de la guerre influence l’activité économique. On édifie les cités dans la prévision d’un conflit futur, avec la double préoccupation de les mettre à l’abri et d’en adopter d’avance l’outillage aux besoins militaires […]. L’ensemble de l’existence ne tarde pas à s’en trouver modifié. Une stratégie généralisée à la fois politique, économique et scientifique travaille en permanence à donner aux empires rivaux le plus gros potentiel de projectiles meurtriers et efficaces. Il y a plus grave : chaque guerre stimule partout l’économie […]. Une armée, remarque Lewis Mumford, est un corps de consommateurs purs, mieux un corps de producteurs négatifs. Il faut la loger, la nourrir, l’équiper et elle ne rend aucun service en retour que celui de détruire […]. Réduisant à l’extrême le délai de remplacement, la guerre justifie à la fin la production massive et standardisée, la production sur une grande échelle doit compter pour son succès sur une destruction à grande échelle et rien n’assure le remplacement comme la destruction organisée » (R. Caillois, 1963).

Position paranoïaque et position perverse, lorsqu’elles se combinent, aboutissent à la création d’un univers parfaitement clos : le rationnel est mis au service des désirs les plus fous, l’imaginaire permet aux programmes les plus « scandaleux » d’avoir droit de cité dans une perspective « prospective » ou « futurible ». Mais ceci n’est peut-être après tout qu’accessoire. Ce qui est essentiel, c’est l’unification opérée entre libido (fascination) et travail, monde de la filiation et de la transmission du savoir absolu, monde de la parenté (la grande famille constituée autour du chef charismatique) et monde de l’économie. Le charisme devient technocratique, la technocratie se personnalise. Le paranoïaque s’appuie sur des artisans consciencieux (Hitler a son Eichmann), le pervers permet au paranoïaque de s’exprimer si ce dernier peut favoriser la réalisation de ses projets (le grand capital allemand favorable à l’ascension d’Hitler). Les dominés, quant à eux, n’ont plus qu’à adorer le chef et leur travail, accepter d’être procréé par lui, de s’identifier à lui et d’être investi par lui, s’il le désire, de la puissance phallique, ils sont tous fils (semblables) et puisqu’ils sont fils, ils doivent fidélité et loyauté à l’œuvre dont le chef est le garant. Aucune porte de sortie : le totalitarisme est toujours là. Ainsi se perpétue et s’approfondit le sentiment de culpabilité et se constitue un Sur-Moi collectif d’une rigidité extrême, totalement désexualisé. Alors la destructivité devient complètement mobilisable au bénéfice du Surmoi et se transforme-t-elle en « pure culture de la pulsion de mort ». Comme le pensait Freud, la civilisation dans son œuvre de construction, dans son essai pour arrêter l’agressivité, n’aboutit qu’à la destruction et à fournir de nouvelles armes à l’agressivité. Lorsque l’agressivité atteint le monde entier, alors il n’y a plus de différence entre auto et allo-destruction. C’est l’univers tout entier qui se clôture, qui se répète. L’existence sociale achevée, c’est le triomphe de la tendance au zéro.

Une telle affirmation peut apparaître excessive, en particulier aux spécialistes des sociétés archaïques. Un auteur, comme Clastres, ne dit-il pas qu’il « faut briser la relation nécessaire entre pouvoir et coercition » (1974) ? Et les exemples sont nombreux de sociétés où les différences ne sont que temporaires, où existe un pouvoir ouvert à tous, non coercitif. Mais il s’agit toujours de sociétés non historiques, c’est-à-dire de communautés où « la différence radicale de l’ordre de la Loi garantit […] que nul ne peut s’emparer de la Loi, non plus s’y dérober, que le pouvoir, autrement dit, ne vient jamais prétendre incarner et édicter la Loi, non plus qu’un groupe ne vient jamais récuser l’universalité de la Loi en la montrant comme loi particulière du dominateur et se poser en sécession de l’ordre établi, auquel il prétend substituer son ordre propre » (Cl. Lefort et M. Gauchet, 1971).

La société historique, elle, inventrice de formes neuves, n’est jamais sous l’empire d’une Loi extérieure à elle, elle n’a comme loi que celle proférée par le tenant du pouvoir. C’est en cela qu’elle est une société du conflit et de la lutte permanente.

Si donc la société historique veut essayer de combattre le visage du totalitarisme et de la mort, son alliée, elle ne peut le faire que si les individus qui la composent se restituent à eux-mêmes leur propre destin, essayent de proférer une nouvelle loi, une parole « neuve » qui soit, non pas la contradiction de celle qui a été prononcée, mais celle qui rejette, dans les limbes, et le monde de l’économie rationnelle et de la procréation parthénogénétique, celle qui remet en cause l’instauration de l’imaginaire et le savoir sur le désir des autres, celle qui annonce la « brisure » du cycle par l’élucidation, l’analyse de son mécanisme. Mais les hommes ne préfèrent-ils pas la certitude de la mort au risque d’une parole incertaine, vacillante et continuellement à reprendre ? C’est la réponse à une telle question qui pourra nous dire si nous sommes condamnés à ce dont la mort « triomphe dans cette voix étrange » ou s’il sera possible de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » (Mallarmé). Réponse qui, en tout état de cause, ne pourra jamais être théorique. Ce n’est que dans l’action historique qu’elle pourra être énoncée, vécue et interrogée.

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