« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence. » [Arthur Schopenhauer]

Avant d’attaquer le cœur du sujet, je dois concéder avoir longtemps hésité à présenter cet article qui, n’en doutant nullement, devra affronter une communauté de déni[1] propice aux élucubrations les plus folles, mais ne vivons-nous pas une période apocalyptique où la vérité mérite de retrouver tous ses droits ? Quand bien même celle-ci, selon la célèbre formule schopenhauerienne, sera ridiculisée et fortement attaquée ?

Ce qui sera révélé dans cet article n’échappera pas à cette règle tant le tabou qu’il soulève est particulièrement puissant ; peut-être même le plus puissant de tous.

Quelques remarques préliminaires :

Nous « connaissons » tous Freud, son œuvre et la psychanalyse. C’est tout du moins ce que beaucoup d’entre nous croyons, aux premiers rangs desquels les psychanalystes orthodoxes. Il n’est en vérité rien de plus faux, car comme nous allons le voir, ces derniers sont les plus grands « ennemis » de cette discipline. À leur corps défendant faut-il souligner et préciser.

L’universalité du fameux complexe d’Oedipe[2] a été contestée dès le début, notamment par Sándor Ferenczi et son essai sur La confusion des langues entre l’adulte et l’enfant s’opposant ainsi aux concepts freudiens de fantasmes infantiles. Ce qui a probablement provoqué l’éviction de ce psychanalyste de génie et le rejet de ses théories par le maître de la discipline en personne. Et pour cause lorsque l’on prend connaissance de ce qui va suivre.

Un autre chercheur et penseur de génie, Paul-Claude Racamier, a plus ou moins dû subir le même sort de la part de ce mouvement. Ce qui l’a profondément affecté comme il le relatera plus tard à son biographe Gérard Bayle[3].

Paul-Claude Racamier, en tant que psychiatre psychanalyste, a en effet commis l’outrecuidance de mettre les différents concepts psychanalytiques à l’épreuve des faits en créant une troisième topique psychanalytique (cf. « Pervers narcissique 1/2 –  Plongée au cœur des origines d’un concept en vogue »). Et ce avec près de cinquante ans d’avance sur certaines notions apparues tout récemment dans le dernier DSM-5[4].

Fort de la connaissance des travaux de cet auteur et des quelques pionniers qui ont fondé les bases d’une nouvelle psychanalyse groupale et familiale, j’ai été intrigué par la polémique suscitée par l’ouvrage de Michel Onfray Le crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne, paru en 2010. J’en ai donc pris connaissance et quelle ne fut pas ma stupeur en constatant que Michel Onfray décrit Freud comme un pervers narcissique, sans penser un seul instant à cette notion dont manifestement il ignore tout (Michel Onfray ne cite aucun auteur ayant travaillé sur cette problématique).

Cette troublante description méritait assurément une enquête minutieuse sur le fondateur de la psychanalyse, car si Freud était tel que le décrit Michel Onfray, alors nous pouvons envisager l’hypothèse que son jugement et ses observations ont altéré son œuvre dans des proportions qui restent à déterminer.

Ce qui est loin d’être une mince affaire.

J’ai donc longuement poursuivi mes recherches par une liste interminable de livres et de divers document et j’en suis arrivé à la conclusion irréfutable qu’il existait bel et bien deux Freud : l’un docteur Jekyll et l’autre Mister Hyde ; l’un, médecin brillant ayant eu des intuitions géniales et l’autre, mystificateur, tyrannique avec ses disciples, sa femme Martha, sa belle-sœur Minna et ses enfants, s’attachant à recouvrir d’un voile de déni les principales découvertes du médecin de génie… Horreur !

Je ne saurais retranscrire ici tout le parcours qu’il m’a été donné de faire pour en arriver à cette conclusion, mais cela fait suite à des pistes que quelques auteurs ont disséminées ici et là pour baliser le chemin vers cette révélation. Révélation que j’aurais très certainement gardée pour moi si ce n’est la venue d’un évènement récent que je n’attendais vraiment pas : des psychanalystes, sexologues, spécialisés dans les prises en charge des patients psychotiques et pervers, successeurs des travaux de Paul-Claude Racamier, ont osé écrire un livre sur ces révélations qui m’étaient apparues.

Autant le dire tout de suite, la présentation des faits exposés dans ce livre va heurter la susceptibilité des propsychanalystes orthodoxes et exacerber le rejet des antipsychanalystes. Néanmoins, il n’est nullement dans les intentions des auteurs ni dans les miennes de s’en prendre à cette discipline comme nous pourrons le lire en guise d’ultime avertissement à la fin de cet article.

Une dernière remarque avant d’aborder le vif du sujet, dans la théorie de la perversion narcissique, Paul-Claude Racamier a développé un concept central à sa mise en lumière : c’est celui d’incestuel ou d’incestualité tel que repris par la suite par Maurice Hurni et Giovanna Stoll[5], les auteurs du livre que je vais vous présenter.

Avec une telle terminologie, nous comprenons bien que nous touchons là du doigt le tabou fondamental de l’inceste dont la dimension anthropologique est aux fondements de notre société et de notre culture. C’est dire si le problème est délicat à aborder et qu’il revêt un caractère éminemment capital. D’où la nécessité de définir ces nouveaux concepts.

Inceste, incestuel et incestualité :

Dans son Cortège conceptuel[6], Paul-Claude Racamier définit l’inceste du point de vue de la vie psychique du sujet (à ne pas confondre avec l’acte) : « Connote l’un des fantasmes inconscients du complexe d’Œdipe, ainsi que le tabou dressé contre l’acte incestueux. Mais sous sa forme directe et plus souvent sous forme d’équivalent (voir incestuel), désigne le modèle d’une relation envahie et parasitée par l’ombre de l’inceste, en prise directe avec la séduction narcissique. C’est en ce sens que l’inceste constitue le contraire absolu de l’œdipe. Il faut préciser : 1/ que l’équivalent d’inceste dérive d’un déplacement non symbolisé et non représenté ; 2/ que l’ombre (incestuelle) de l’inceste est de règle en régime psychotique ; 3/ que cette ombre peut s’étendre à des familles entières. »[7]

Alors que l’incestuel « désigne et qualifie ce qui, dans la vie psychique individuelle et familiale, porte l’empreinte de l’inceste non fantasmé, sans qu’en soient nécessairement présentes les formes physiques. […] (Incestuel peut s’employer substantivement pour dénommer tout le registre incestuel, un vaste continent encore à peine connu) »[8].

Le dernier ouvrage de Paul-Claude Racamier écrit en 1995 a tout entier été destiné à cette nouvelle notion qui « dans la vie psychique individuelle et familiale porte l’empreinte de l’inceste non fantasmé, sans qu’en soient nécessairement accomplies les formes génitales »[9].

Racamier la présentera ultérieurement ainsi : « Un champ vaste et important est ouvert par le concept d’incestuel ; important, il l’est en thérapie comme il l’est dans l’exploration clinique ; essentiel, il l’est dans les familles autrement et plus encore que chez les individus. De vastes, territoires de la pathologie interactive, territoires jusqu’alors inconnus, méconnus, voire même méprisés, ne peuvent se comprendre et se parcourir qu’à l’aide de cette notion-clé. Dans ces territoires se rencontrent, outre les organisations psychotiques, des formations de nature perverse, des constructions cliniquement incertaines ou bâtardes, difficiles à saisir comme à cerner, à comprendre comme à supporter, et enfin à traiter : c’est que l’ombre de l’inceste y rôde, sans doute indistincte et cependant écrasante. L’incestuel n’est donc pas un concept adjacent, ni quelque sorte d’additif ou de vague intermédiaire : c’est un concept spécifique : et puissant ; son approche exige autant de prudence que de précision. »[10]

Précisons encore que pour Racamier (et ceci est particulièrement important) « l’inceste n’est pas l’œdipe, il en est même tout le contraire[11]. […] L’œdipe est individuel et intrapsychique. L’incestuel est familial et transpsychique.  L’œdipe œuvre en réseau au sein de la psyché ; l’incestuel pénètre en projectile au travers des psychés. L’œdipe intronise l’objet ; l’incestuel est l’ultime figure de la lutte narcissique à l’encontre de l’objet désirable. L’œdipe aboutit à l’autonomie du désir ; il organise le social ; l’incestuel combat l’autonomie, il cimente les familles à l’encontre du social. »[12]

Et enfin pour conclure l’introduction de ces quelques notions essentielles à l’étude qui sera faite de l’œuvre freudienne sous ce nouveau regard clinique, l’incestualité se définit pour M. Hurni et G. Stoll comme « un climat familial dans lequel l’enfant est amené contre son gré, mais par une violence encore plus pernicieuse que dans l’inceste, à accueillir les désirs sexuels de l’un ou des deux parents abuseurs et à les satisfaire, au prix de sa propre sexualité. Elle constitue une forme encore largement méconnue de ce que l’on est en droit d’appeler un meurtre psychique »[13].

(Le lecteur curieux et soucieux d’approfondir ce thème pour la première fois présenté dans un article de vulgarisation pourra trouver, en dehors du dernier ouvrage de Paul-Claude Racamier, L’inceste et l’incestuel, un dossier complet en cliquant sur ce lien : « Incestuel ». Un texte qu’il est fortement recommandé de lire avant celui-ci pour en saisir tous les tenants et les aboutissants, car l’incestuel n’est pas une notion que se laisse facilement apprivoiser.)

C’est donc armé de ces quelques concepts – dont la complexité nécessitait de s’y attarder quelque peu – issus d’une observation clinique rigoureuse et d’une synthèse de près d’un siècle de psychanalyse que les auteurs du livre Le mystère Freud – Psychanalyse et violence familiale ont réexaminé l’histoire de cette discipline et des principaux comptes rendus thérapeutiques sur lesquels elle a pu se construire, en les passant au filtre de l’analyse du projectile familial transpsychique incestuel et de l’incestualité. C’est à une vision courageuse totalement nouvelle portée sur le fondateur de la psychanalyse et son œuvre que nous avons ici affaire. Ne nous y trompons pas.

Je tiens toutefois à souligner que la troisième topique psychanalytique de Racamier, déjà exposée dans de précédents articles et dont sont extraits les concepts ci-dessus définis, ne s’oppose pas aux deux premières topiques freudiennes comme nous pourrions le croire à la lecture de ce qui va suivre. Tout au contraire, elle les recouvre, les chapeaute et en gomme les apories en les soumettant au principe de réalité. Il ne s’agira donc pas ici de poser un quelconque diagnostic, mais bien de comprendre pourquoi Freud a-t-il pu apparaître sous l’aspect particulièrement clivant d’une double personnalité. Que l’on aime ou que l’on déteste le personnage et/ou son œuvre, l’exigence diagnostique sur une personne décédé appartenant au passé serait ici totalement inutile, infructueuse et inconséquente compte tenu de l’héritage qu’il nous a légué qui impacte nos vies au quotidien bien plus que nous ne saurions l’imaginer. Il n’est donc pas question ici de combattre l’idolâtrie qu’ont suscitée les écrits de Freud, mais plutôt de tenter d’y voir plus clair en triant le bon grain de l’ivraie.

Nous verrons pourquoi en conclusion de ce billet.

L’incestuel et l’incestualité dans l’œuvre de Freud :

Réexaminant les principaux cas cliniques, Dora, Anna O et d’autres patients exposés par Freud à la lumière des découvertes de l’incestuel et de l’incestualité, Maurice Hurni et Giovanna Stoll sont frappés par l’évitement « dantesque » et la dissimulation partielle par Freud – puisque décrit tout en étant nié – du climat délétère dans lequel Dora a grandi. Dès lors ils s’interrogent : « Revenons au thème des dénis partiels : ils se retrouvent à de nombreuses reprises dans le récit du cas Dora. On pourrait les condenser autour de l’interrogation suivante : Freud était-il conscient de la perversité du milieu dans lequel évoluait Dora ? Cette question est loin d’être anodine, nous dirions même qu’elle est cruciale. Si la réponse est oui, pourquoi n’en a-t-il rien fait ? Si la réponse est non, comment se fait-il qu’il la décrive si bien ? »[14]

Pour des raisons de commodité, nous nous contenterons dans cet article de n’exposer que ce cas, mais tous les exemples examinés par M. Hurni et G. Stoll relèvent d’une même dynamique incestuelle.

Tous les psychanalystes ou leurs « détracteurs » connaissent le cas Dora tel que présenté par Freud. Mais ce qu’ignorent la plupart d’entre eux, c’est le climat dans lequel elle a eu à se débattre. Un climat si pervers que l’on peine à le croire.

En effet, Dora a été la victime d’une alliance inconsciente[15] entre les divers protagonistes de cette relation : sa famille, la famille des amis de ses parents avec qui ils passaient toutes leurs vacances et Freud comme thérapeute de Dora chargé, inconsciemment, de lui faire accepter les conditions « délirantes » et perverse du père. Ce dernier était l’amant de la femme de son ami… lequel courtisait Dora en retour allant même jusqu’à commettre plusieurs tentatives de viol contre lesquelles Dora s’est vivement défendue en réussissant à les faire échouer.

Le contrat tacite et pervers qui s’était joué sur le dos de la pauvre Dora était donc celui du père (sans pour autant qu’il en fut l’instigateur comme vous pourrez le lire en découvrant ce passionnant ouvrage) faisant implicitement comprendre à sa fille qui n’avait pas encore 14 ans : « laisse-toi baiser par mon ami de 44 ans afin qu’il me laisse tranquillement baiser sa femme ».

Ne vous méprenez pas sur la vulgarité et la violence de tels propos, ce n’est rien comparé a ce que vous découvrirez en lisant ce livre, car il vous faudra beaucoup de maîtrise pour ne pas vous laissez emporter par votre colère face aux situations décrites par les auteurs et passées sous silence de la psychanalyse orthodoxe.

Ainsi, et sans m’éterniser de plus sur ce manquement d’école de la part du fondateur de la psychanalyse que l’on retrouve dans toute son œuvre et chez une partie de ses disciples – ceux qui n’ont su ou pu s’émanciper de sa tutelle –, en passant au filtre de l’incestuel et de l’incestualité des récits des cas cliniques contés par Freud, M. Hurni et G. Stoll développent deux thèses (Dr Jekyll et Mister Hyde) répondant nécessairement à la question du pourquoi concernant cette occultation de la dynamique perverse intrafamiliale et laissent libre court aux lecteurs de se faire leur propre opinion.

Toutefois, j’indiquerais qu’une telle réponse à cette question se trouve dans le fameux revirement que Freud a effectué suite au décès de son père et qu’il a exprimé dans la fameuse lettre à Fliess du 21 septembre 1897 (reproduite en lien avec un commentaire qui en dit long sur l’effet des dénis partiels de Freud plus d’un siècle plus tard).

L’œuvre entière de Freud est donc marquée du sceau de ce déni partiel consistant à exclure la perversité relationnelle de ses analyses après l’avoir brillamment démontré (d’où encore une fois tout l’intérêt de la troisième topique psychanalytique de Racamier basée sur les paradoxes). Ce que nous ne pouvons comprendre qu’au travers de l’analyse de l’enfance de Freud et de sa propre famille.

L’incestuel et l’incestualité chez la famille de Freud :

Réunissant un tas de documents historiques et s’évertuant à démêler un véritable imbroglio comme seules les configurations de familles « inces-tueuses » savent le faire, M. Hurni et G. Stoll nous font découvrir une enfance de Freud qui laisse un amer sentiment de révolte sur la façon dont il a, lui aussi, du se construire.

Car l’histoire de Freud que ces auteurs racontent est celle d’un enfant maltraité devenu un adulte maltraitant qui a grandi dans un milieu fortement pathogène et a ensuite « projeté » cette « pathologie » dans toute son œuvre par des mécanismes de transport tel que Paul-Claude Racamier a très bien su décrire dans toute la sienne [d’œuvre] (cf. « Où est Charlie ? La montée du fascisme et du totalitarisme sous le masque de la perversion narcissique »).

Enfant maltraité, car probablement abusé, adulte maltraitant comme en témoigne son analyse de sa fille Anna dont voici ce qu’en pensent M. Hurni et G. Stoll : « Parmi les enfants, le destin de sa fille cadette, Anna, nous semble être particulièrement concerné par la thématique de l’incestualité. Avec, pour commencer, ces secrets qui n’en sont pas. Tout le monde, dans le milieu psychanalytique de l’époque en tout cas, devait être au courant du fait que Freud avait psychanalysé sa propre fille, à plusieurs reprises. Pourtant, un voile pudique recouvrit cet abus pendant des années. Ce ne fut que très progressivement, depuis les années septante, que certaines rumeurs en firent état, puis que cela fut écrit puis enfin clairement divulgué. “Père et fille savaient qu’ils étaient immergés dans une action clandestine. Freud n’en fit aucune allusion en public et aucune note ne fut conservée. Anna était quasiment aussi discrète.” Bien sûr, une fois encore, il s’agit d’un secret de type pervers, donc de Polichinelle (“exhibé – caché”, objet incestuel traversant les générations, diffusant bien au-delà du cercle familial et paralysant la pensée) : son amie Margareth, Lou-Andreas Salomé, Max Eitington étaient en tout cas au courant, son fils Oliver apparemment aussi. […] Cette dynamique en demi-teinte correspond exactement à notre expérience clinique : lorsque certains secrets d’ordre pervers ont exercé leur influence nuisible pendant trop longtemps, ou paralysé l’entendement de trop de personnes, leur divulgation n’a pas l’effet de soulagement immédiat escompté. Bien au contraire, le système tente souvent de maintenir son homéostasie contre toute logique. Éventuellement, il accentue au contraire les traits pervers ou délirants qui le caractérisaient. L’aboutissement de cette réaction est un système clivé, étrange, où à la fois les protagonistes savent et ne veulent pas savoir (déni partiel). Pour revenir à Anna, peut-être faut-il commencer par souligner l’horreur que représente une telle entreprise, que de vouloir “psychanalyser” sa propre fille, projet scientifiquement absurde et assurément passablement pervers. Demander à son enfant, que l’on croise tous les jours, avec lequel on mange et l’on vit, de s’allonger journellement sur un divan pour raconter ses fantaisies intimes est un acte barbare. S’immiscer ainsi dans son intimité sous couvert de sa profession de médecin, récolter ses confidences au titre de matériel thérapeutique, prétendre intervenir ainsi sur cet enfant pour le soigner pourrait même paraître risible, si le saccage qui en résulte n’était pas aussi grave. Cette mise en scène révoltante constitue de toute évidence l’équivalent d’un inceste, d’un viol psychique d’autant plus pervers que perpétré pendant des années, qu’il sollicite l’adhésion de la victime et qu’il masque sa cruauté sous des airs de sollicitude. Ces mots forts et condamnant sans ambiguïté la démarche de Freud envers sa fille nous paraissent appropriés, ne serait-ce que pour contrebalancer le peu de réactions qu’a eues la révélation de cet équivalent d’inceste. »[16]

Comprenons-nous bien, ce dont il est question ici est d’une dynamique intrapsychique, transsubjective et intergénérationnelle dont seule la troisième topique de Paul-Claude Racamier est à l’heure actuelle capable de rendre compte malgré les prodigieuses avancées de certaines théories telles que celle de la théorie de l’attachement de John Bowlby.

Nous ne saurions donc en vouloir à Freud qui durant la première partie de sa vie a fait preuve d’un grand courage pour expliquer et conceptualiser ce genre de phénomène au travers de sa neurotica à laquelle il renonça ensuite. Probablement en raison du rejet social dont il fut l’objet suite à la désapprobation par ses pairs lorsqu’il exposa sa neurotica. Autrement dit, victime d’ostracisme, il inventa par la suite une théorie intrapsychique, dont tout n’est pas à rejeter tant s’en faut, qui cadrait avec les exigences et les désirs du moment. Mais ses inventions n’ont toutefois pas complètement recouvert ses géniales découvertes, ce qui fait que désormais, à une époque plus « mature » que celle à laquelle il vivait, nous pouvons, grâce à des apports tels que ceux de M. Hurni et G. Stoll, faire éclater la vérité au grand jour.

Le décès de son père ne lui servit qu’à rationaliser cet abandon et ainsi éviter le deuil de sa découverte tout en restant loyal à sa filiation. Cette éviction de deuil est l’une des principales caractéristiques des pathologies narcissiques perverses – avec l’incestuel –, mais c’est toutefois grâce à ce refus d’effectuer ce deuil que Freud à léguer à ces successeurs le soin de discerner le vrai du faux. Ce qui se retrouve dans la suite de ses écrits qui mêlent le bon grain et l’ivraie. D’une certaine façon, nous pouvons dire qu’après avoir tenté de soigner sa névrose en la sublimant par un processus cathartique, il a sombré dans une dérive psychopathologique[17].

La légende Freud est une tragédie qui, parce qu’elle impacte encore fortement l’ensemble de notre société, doit être étudiée et analysée avec justesse, sollicitude et raison afin de comprendre pourquoi, plus d’un siècle plus tard, celle-ci contribue à maintenir le déni des violences sexuelles, ou de leur équivalent comme l’incestuel et l’incestualité, au sein des familles, des groupes et des institutions. Autrement dit, compte tenu de l’importance sociétale de l’enjeu qui se joue au travers de cette saga, il s’agit ici ni d’adouber le maître de la psychanalyse, ni de cracher dans la soupe de son « bébé ».

Il est surtout question de doter la psychanalyse de véritables lettres de noblesse en faisant apparaître ces vérités que des générations de praticiens et de thérapeutes ont occultées aux dépens des réelles victimes de traumatismes infantiles, car tel serait en fait l’aboutissement de l’œuvre et du projet « racamiesque ».

Enfin, et plus que tout, il est également question de redonner leur dignité à toutes les victimes de ce type d’abus, si difficile à déceler aujourd’hui comme le seul Institut de Victimologie en France, créé par le Dr Gérard Lopez[18], nous le confirme en annonçant sur son site que cette population de patients constitue la grande majorité des prises en charge effectuées chaque année dans leur centre de soin (cf. « Perversion narcissique et traumatismes psychiques – L’approche biologisante »). C’est un enjeu majeur de nos sociétés « humaines », car cette problématique nous impose une profonde remise en question sur l’origine de la plupart des maladies mentales, à savoir : sont-elles génétiques ou bien sont-elles du fait de l’homme ?

Le concept de traumatisation chronique ou complexe issue de la psychotraumatologie associé aux concepts d’incestuel de Paul-Claude Racamier et à celui d’incestualité de Maurice Hurni et Giovanna Stoll sont tous concordants pour désigner l’origine acquise d’une grande majorité de troubles mentaux qui, bien que pressenti dès la fin de la seconde guerre mondiale grâce à l’excellent rapport de synthèse des Nations-Unis et de l’OMS rédigé sous la plume de John Bowlby, sont toujours déniés et nous en sommes encore de nos jours à nous demander comment prendre en charge des cas aussi « difficiles »( cf. « Pervers narcissique 1/2 – Plongée au cœur des origines d’un concept en vogue »).

La phénoménale puissance du tabou de l’inceste est ici parfaitement illustrée.

Cependant, s’il fallait se trouver une autre raison de savoir pourquoi chercher à étudier un auteur qui a tout fait pour brouiller les pistes et s’est donné du mal pour semer la zizanie et la confusion dans les esprits, elle serait toute simple : c’est parce que le père de la propagande moderne, Edward Bernays, n’est autre que le double neveu de Freud (cf. à lire l’excellentissime présentation d’Edward Bernays sur Agoravox « La manipulation de l’opinion publique selon son inventeur » de Romaric Thomas).

Autrement dit, l’enfant chéri de nos « conseillers en communications politiques », considéré comme le père des relations publiques a, comme Freud, subit des abus incestuels avec toutes les conséquences délétères que cela a dû impliquer sur lui du point de vue de son développement intellectuel et de sa perte d’humanité. Il suffit de lire la préface de son livre Propaganda, écrite par Normand Baillargeon, pour se rendre compte de toute la duplicité et du machiavélisme qu’avait développé cet homme.

Ainsi, de tout ce qui précède nous pourrions considérer que Racamier bat Freud à plates coutures. Pour autant, même si ce dernier a confondu les effets secondaires avec les causes – nous en connaissons désormais les raisons –, il n’en demeure pas moins que Racamier, en tant qu’homme de science reconnaissant du travail de ses prédécesseurs a toujours payé ses dettes, lui qui savait mieux que quiconque que « sans racine, la psychose guette ». C’est ainsi qu’il peut conclure la présentation de son dernier livre L’inceste et l’incestuel : « Freud avait raison, et l’incestuel nous le confirme : l’œdipe est bien la plus belle conquête de l’autonomie psychique et de la culture »[19].

Mise en garde :

Un dicton nous dit que « toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ». Or, ne serait-ce pas plutôt qu’elles ne soient pas bonnes à entendre ?

En effet, la vérité est fondamentale à la vie en société, à la démocratie, à nos relations interindividuelles… Ce n’est pas pour rien que les récriminations envers le pouvoir politique exigent de plus en plus de transparence : sans vérité le chaos guette. Dans cette perspective, la vérité sert Éros, les valeurs du respect de soi et des autres ainsi que les valeurs morales seules à même de maintenir l’ordre dans toute organisation ; alors que le mensonge est un disciple de Thanatos, de la négation d’autrui et des conduites immorales. La vérité est « génétiquement » liée aux besoins d’une vie sociale libre et émancipatrice qui se doit de protéger les plus faibles, premières victimes d’une situation de mensonge institutionnalisé tel que le déni des maltraitances infantiles et sexuelles ayant court à l’heure actuelle dans des proportions que nous peinons encore à imaginer (ce dont nous reparlerons tantôt). Mais exiger la vérité ne peut se faire qu’à la condition que notre rapport à la vérité soit sous-tendu par un sens moral (à ne pas confondre avec la moralité) particulièrement développé[20]. En effet, que ferait un menteur de ces révélations si ce n’est nuire à la personne, ou à ses œuvres, sur qui porte cette exigence de vérité « qui n’est pas bonne à dire » ?

Ainsi, révéler certaines vérités sur le fondateur de la psychanalyse n’est en aucune manière un moyen de discréditer son œuvre, car ceux qui n’ont pas compris que cette discipline est tout à la fois à l’origine de notre asservissement social moderne comme la meilleure promesse de nous en libérer et de nous émanciper ; ceux-là même, sont les défenseurs d’un système que par ailleurs ils s’ingénient à pourfendre.

Il est donc très important de savoir raison gardée et d’apprendre à trier le bon grain de l’ivraie dans tous ces concepts qui dirigent nos vies bien plus que ce dont nous le soupçonnons, car « les véritables bouleversements historiques ne sont pas ceux qui nous étonnent par leur grandeur et leur violence. Les seuls changements importants, ceux d’où le renouvellement des civilisations découle, s’opèrent dans les idées, les conceptions et les croyances » (Gustave Le Bon, Psychologie des foules).

Philippe Vergnes

N.B : Un usage hors contexte de cet article dans le but de jeter le discrédit sur la psychanalyse, serait une exploitation typiquement perverse de ces écrits motivée par le seul but de nuire et de détruire plutôt que d’aider et de construire. Autrement dit, un acte émanant d’une pensée perverse (cf. « Les pervers narcissiques manipulateurs, partie 2/2 »).

[1] René Kaës, Les alliances inconscientes, Paris, Dunod, 2009.

Note de lecture : « Les alliances inconscientes est un texte fondamental sur le lien intersubjectif. Ce livre étudie ce qui le fonde, lui permet de se constituer (le rend possible) mais aussi ce qui le rend douloureux, aliénant, impossible, source de conflit et de souffrance, ou de pathologie. C’est donc à la fois une étude des processus qui se développent à l’intérieur, de soi, du sujet singulier (il porte sur l’intrapsychique et les alliances intrapsychiques) et sur ce qui se passe avec l’autre (les autres) dans le couple, les groupes, la famille, l’institution, la société (il porte ainsi également sur l’inter et le transsubjectif et les alliances qui fondent ces liens). Il met en évidence, et avec force, comment l’approche psychanalytique du sujet singulier ne peut être pensée indépendamment du lien à l’autre (ou à plus d’un autre), au groupe, et l’intersubjectivité. » (Guy Gimenez)

[2] La conclusion de l’article du site e-santé.fr se termine ainsi : « Il n’a jamais été possible de concevoir une étude scientifique permettant d’objectiver l’existence du complexe d’Œdipe. Ce complexe garde donc sa nature spéculative. »

Il faut également préciser que l’Œdipe a plusieurs acceptions en psychanalyse et que les vues de Racamier à ce sujet sont proches de celle de D. W. Winnicott ou de S. Ferenczi collant bien plus à la réalité du développement psychique de l’enfant que celle de Freud. L’œdipe étant plutôt une affaire d’altérité que de fantasme incestuel universel (cf. définition de l’inceste du point de vue de la vie psychique du sujet).

[3] En parallèle à ses activités fructueuses – création d’un hôpital de jour, recherche sur les psychoses, etc. – Paul-Claude Racamier va diriger l’Institut de psychanalyse, organe de formation de la Société Psychanalytique de Paris. Il en restera sept ans directeur (1973-1980). Voici le souvenir qu’il en garda : « … ça a duré sept années qui étaient au début intéressantes et qui à la fin sont devenues très pénibles pour moi… là ça a été quelque chose de très absorbant, de très fatigant et une période pendant laquelle j’ai très peu écrit… même l’institution que j’ai à Besançon (La Velotte), à laquelle je tiens beaucoup, je m’en occupais un peu moins à la fin et c’était une période un peu “molle”, si je puis dire. Les gens disaient : “Oh, vous avez l’habitude des psychotiques, vous devriez vous débrouiller avec l’institut !” Cela ne me paraissait pas certain et puis mon épouse en garde un souvenir assez pénible parce que tous les dimanches après-midi étaient occupés par des discussions à l’Institut et elle commençait à en avoir assez. Moi ça m’a laissé un souvenir cuisant d’autant que je suis persuadé d’avoir récolté là, à mon insu, une image de réactionnaire qui n’est pas, qui ne me convient absolument pas. Cela fait partie des choses blessantes. » Gérard Bayle, Paul-Claude Racamier, Paris, PUF, 1997, p. 22.

Ce sont les dissensions vécues au sein de cette institution qui lui permirent de parfaire son concept de perversion narcissique.

[4] Comme exposé dans une précédente série d’articles sur la « Pathologie du pouvoir : psychologie des leaders narcissiques » : partie 1/3 – Question de narcissisme ; partie 2/3 – Narcissisme sain et pathologiques ; partie 3/3 – Sommes-nous complices ?

[5] Les Drs Maurice Hurni et Giovanna Stoll travaillent depuis 25 ans en cabinet privé à Lausanne, Suisse, où ils ont acquis une grande expérience en thérapie du couple. À la suite de Paul-Claude Racamier, ils ont pu explorer les champs peu connus de la perversion narcissique et de l’incestualité, au sein des couples, des familles ou de la société. Ils sont les auteurs dans ce domaine de deux ouvrages : La haine de l’amour, la perversion du lien, L’Harmattan, Paris, 1996 ; et Saccages psychiques au quotidien ; perversion narcissique dans les familles, L’Harmattan, Paris, 2002. Précisons également un fait très important, les Drs M. Hurni et G. Stoll sont germanophones et ont travaillé à partir des écrits de Freud en langue d’origine. Leurs publications ont d’ailleurs été beaucoup mieux accueillies outre-Rhin que de ce côté-ci de la frontière.

[6] Paul-Claude Racamier, Cortège Conceptuel, Paris, Apsygée, 1993.

[7] Ibid., p. 46. C’est moi qui souligne et je réitère : « L’inceste (selon l’acception de Racamier) est le contraire absolu de l’œdipe ».

[8] Ibid., p. 47.

[9] Paul-Claude Racamier, « L’incestuel », in Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, tome I, CPGF, Paris, 1998, p. 147.

[10] Ibid., p. 147. C’est moi qui souligne. Dans cette citation, les « pathologies interactives » désignent les pathologies narcissiques perverses (cf. « Pervers narcissique 1/2 –  Plongée au cœur des origines d’un concept en vogue »).

[11] Ibid., p. 150.

[12] Ibid., p. 164.

[13] Maurice Hurni et Giovanna Stoll, Saccage psychique au quotidien – Perversion narcissique dans les familles, l’Harmattan, Paris, 2002, p. 26. C’est moi qui souligne.

[14] Ibid., p. 48.

[15] René Kaës, Les alliances inconscientes, Paris, Dunod, 2009.

[16] Maurice Hurni et Giovanna Stoll, Le msytère Freud – Psychanalyse et violence familiale, Paris, l’Harmattan, 2014, pp. 182-183.

[17] Encore une expression appartenant à la troisième topique psychanalytique de Paul-Claude Racamier :

« Image du processus de glissement par lequel une organisation psychique normalement complexe, diverse et efficiente, se déforme en régime pathologique, se simplifie, s’agglutine, se rend monolithique, univoque, et finalement se fige dans un fonctionnement invariable, inefficient et coûteux.

On peut également dire que toute pathologie est le dérivé malencontreux d’une potentialité que développe au contraire la santé de la psyché.

(C’est ainsi que la mélancolie est une dérive pathologique du deuil ; la schizophrénie de la pensée paradoxale ; et la manie de la légèreté de l’être). » In Cortège conceptuel, Paris, Apsygée, 1993, p. 72.

[18] Le Dr Gérard Lopez,  ayant mis en place sur tout le territoire français les fameuses Cellules d’Urgence Médica-Psychologique – qui sont à pied d’œuvre actuellement – avec le professeur Louis Crocq et à la demande de Jacques Chirac en 1993,

[19] Paul-Claude Racamier, « L’incestuel », in Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, tome I, CPGF, Paris, 1998, p. 164.

Jean-Claude Guillebaud parle dans le même sens de l’inceste dans Le Principe d’humanité : « Le père qui possède sexuellement le corps de son enfant cède à un désir inhumain… Il brise le cours du temps. Il efface la parenté. Il interdit à la victime de prendre place dans la chaîne des générations. L’inceste est le cousin germain du génocide ne ce qu’il aboutit à détruire l’individu en détruisant son lien de parenté. Ce qu’il violente, en somme, ce n’est pas seulement le corps de l’enfant, ou l’un de ses organes, c’est très exactement ce qui fonde son humanité. »

A lire en conclusion de l’article « La dimension anthropologique de l’inceste », sur le site de l’association AIUS. Pour rappel : l’incestuel désigne quant à lui un « équivalent d’inceste » encore plus maléfique que l’inceste génitalement accompli.

[20] Cf. « Empathie, conscience morale et psychopathie : partie 1/3 – Le développement moral ; partie 2/3 – L’intelligence émotionnelle ; partie 3/3 – Une nouvelle conscience pour un monde en crise. »

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