« […] Les mots, les expressions sont dangereux du fait que très vite on en oublie l’objet ou le concept qu’ils sont censés représenter[1] et qu’à travers eux, on se contente d’atteindre l’affectivité insatisfaite et d’exploiter la frustration qui résulte de l’impossibilité grandissante qu’il y a à réaliser des actes gratifiants… »[2]

S’il est une expression collant parfaitement bien à ce rappel qu’émet Henri Laborit, c’est bien celle de « pervers narcissique » qui fait actuellement les choux gras d’une certaine presse psychologisante. Sa soudaine notoriété ne passe guère inaperçue si bien que désormais de plus en plus de voix s’élèvent pour critiquer l’association de ces deux termes à forte consonance péjorative et, par là même, le concept qu’ils recouvrent.

L’utilité de ces critiques – qui tentent de démythifier[3] la notion de pervers narcissique – n’est pas à remettre en cause, d’autant qu’elles sont nécessaires pour ne pas sombrer dans divers biais cognitifs entrainant de nombreuses erreurs de jugement[4]. Toutefois, afin d’éclairer tout un chacun sur l’un des principaux fléaux de nos sociétés modernes[5], responsable d’innombrables crises, encore serait-il souhaitable qu’elles le fassent en toute connaissance de cause, car la lecture des textes qui s’opposent à la dénomination « pervers narcissique » nous enseigne qu’aucun auteur ayant argumenté en sa défaveur – professionnel ou non – n’a pris soin de prendre connaissance de la théorie dont elle est issue et qu’il s’évertue à dénoncer.

Nonobstant ce constant fort regrettable, il est assez surprenant de voir à quel point la charge émotive que véhicule les signifiants « pervers » et « narcissique » fait perdre tout sens critique à ceux qui auraient pourtant tout à intérêt à ne pas ignorer qu’une langue vivante – donc en perpétuelle évolution – est composée de mots dont le sens n’est pas figé : les mots ne sont pas les choses qu’ils représentent ; dit autrement : la carte n’est pas le territoire[6]. Il serait donc judicieux de ne pas se tromper de carte – ou de grille de lecture – lorsque l’on veut décrire une chose aussi complexe que la perversion narcissique, car cette théorie éclaire sous un regard neuf, au combien perspicace, les tristes évènements du siècle dernier qui ont conduit le monde au bord de sa destruction et il ne faudrait surtout pas croire qu’ayant échappé à la catastrophe, nous en soyons à jamais épargnés.

Dès 1945, Carl Gustav Jung[7], n’envisageait pas d’autre solution pour éviter le pire qu’« une éducation pour une plus grande conscience ! Prévention… de la psychologie des masses ! »[8]

Or, c’est bien ce que serait susceptible de faire la théorie de la perversion narcissique si elle était comprise correctement puisqu’elle est avant tout une théorie des conflits qui, partant des conflits intrapsychiques, les articule en lien avec l’interpsychique. Elle prend la forme d’un corpus conceptuel expliquant l’origine des crises qui, prenant naissance dans notre monde interne, les lie avec le monde externe par le biais d’interactions complexes finement détaillées.

De fait, le « succès » actuel de l’expression « pervers narcissique » nécessite de plus amples explications quant à sa composition en commençant par son historique dont le sens commun la détourne de son utilité clinique et diagnostique pourtant indispensable à l’analyse des maux de notre société « moderne », et ce, quel que soit le niveau d’organisation pris en compte (familles, groupes, institutions, sociétés).

S’il est maintenant connu et reconnu que la perversion narcissique a été découverte par Paul-Claude Racamier, la plupart de ceux qui le citent ignorent que c’est en étudiant les familles à transactions schizophréniques in vivo qu’il a pu faire cette suggestion à une époque où la recherche sur les questions de survie narcissique, d’identité narcissique, de capacité narcissique ou de déficience et de fragilité narcissique était devenue une nécessité pour rendre compte de certains processus psychotiques. Il en fit mention pour la première fois en 1978 dans un texte intitulé « Les paradoxes des schizophrènes », mais ce n’est qu’en 1985, dans un exposé présenté le 21 septembre 1985 à Grenoble au IIe Congrès International de Thérapie familiale psychanalytique organisé par l’APSYG et édité dans la revue Gruppo n° 3 de février 1987 sous le titre « De la perversion narcissique » qu’il en décrivit la notion. Entre temps, il rédigea une brève note pour le tome I de septembre-octobre 1986 de la Revue Française de Psychanalyse consacré aux psychoses : « Entre agonie psychique, déni psychotique et perversion narcissique ». Note que l’on tient bien souvent, à tort, comme étant constitutive de l’entrée de cette terminologie dans le champ psychanalytique, alors que ce document mentionne bien les deux dates – 1978 et 1985 – ci-dessus exposées pour la présentation de cette nouvelle idée pour l’époque.

Cette confusion des dates reprise et diffusée sur Wikipédia, signe à n’en pas douter la méconnaissance du sujet de ceux qui en critique l’acception, ou qui la combattent, tout en reproduisant les mêmes erreurs définitionnelles que ce site présente.

Plus sérieusement, selon André Carel, psychiatre, psychanalyste et président du CPGF, Paul-Claude Racamier « a construit et transmis, en humaniste, un vaste ensemble de données qui composent une œuvre complexe, ouverte aux débats et aux approfondissements, qu’il appelait de ses vœux »[9]. Tout au long de sa carrière, les travaux de ce chercheur se sont essentiellement articulés autour de deux pôles : les psychoses – dont l’approche a considérablement bouleversé la clinique –, et les perversions ; toutes deux en lien avec une source commune : le narcissisme en tant qu’instance psychique « antœdipienne » présente tout au long de la vie et construite préalablement à l’œdipe (« l’une et l’autre [psychose et perversion narcissique] plus proches qu’on ne veut bien le croire », précise-t-il dans la préface de son livre Le génie des origines, p. 17).

Selon André Carel, le parcours de Paul-Claude Racamier l’a conduit du pathologique le plus souffrant au normal ordinaire de la croissance psychique. Cet itinéraire procède d’une étude à rebours – pourrions nous dire – de l’être humain dans son environnement dont la pensée est proche des travaux anglo-saxons des docteurs D.-W. Winicott, J. Bowlby, etc., et en France de ceux S. Lebovici, R. Diatkine, etc., à qui l’on doit de judicieux développements sur la dysharmonie évolutive.

Faire référence à John Bowlby dans cette présentation n’a rien d’anodin et il convient d’en dire un mot avant de poursuivre le récit sur l’origine du concept de pervers narcissique même si « comparer des alternatives théoriques n’est jamais facile, comme le souligne Kuhn[10] »[11].

Bien que peu connu en France, John Bowlby est l’inventeur de la théorie de l’attachement dont le récent rapport de l’ONED[12] en précise l’utilité pour tous les acteurs de la protection de l’enfance. Cette théorie est née dans des circonstances qu’il convient de préciser, car elles ont justement également conduit à la découverte de la perversion narcissique.

Historique de la théorie de l’attachement[13] :

Nous sommes à la fin des années 40, début des années 50 et l’humanité est encore sous le choc de la Seconde Guerre mondiale[14]. En avril 1948, le Conseil Economique et Social des Nations unies – l’ECOSOC – qui dans l’ambiance d’après-guerre s’interrogeait sur les besoins des enfants sans foyer, décida – lors de sa troisième réunion annuelle – de porter son attention sur cette problématique. L’OMS se joignit au projet et commanda à John Bowlby un rapport intitulé Maternal Care and Mental Health (traduit en français : Soins maternels et santé mentale).

Ce rapport fut publié en 1951, et c’est sur la base de cette monographie et de ses précédents travaux[15] que John Bowlby développa la théorie de l’attachement qu’il exposa à partir de 1969 (1978 pour la traduction française). Ce chercheur fut choisi par l’OMS et l’ONU d’une part, parce qu’il avait une expérience directe du travail avec les enfants défavorisés en tant que Directeur du département de guidance infantile de la Tavistock Clinic de Londres, et d’autre part en raison de ses travaux préalables (1940 et 1944) sur le début de vie des enfants qui l’on conduit à émettre l’hypothèse de deux facteurs environnementaux essentiels à leurs évolutions : le premier était le décès de la mère ou une séparation prolongée avec elle et le second était l’attitude émotionnelle de la mère envers son enfant.

Ce document exceptionnel fait la synthèse des travaux effectués par des psychanalystes et des psychiatres du monde entier sur les conséquences de la carence des soins maternels sur l’enfant au cours de ses premières années de vie. John Bowlby y fait état de la convergence des conclusions de ces études quel que soit le pays dans lequel elles ont été menées. Elles sont unanimes dans leur compréhension des difficultés de cette période précoce comme étant à l’origine de relations ultérieures dysfonctionnelles entre l’enfant et l’adulte et de comportements antisociaux et délinquants.

John Bowlby rapporte que, malgré les différences de formation, psychiatres et psychanalystes brossent tous le même portrait comportemental déviant de ces enfants en souffrance de par une rupture plus ou moins longue dans le continuum affectif de leur prime enfance.

Peu avant la parution de ce rapport, d’autres auteurs cités par John Bowlby avaient plus particulièrement dénoncé la gravité des carences affectives précoces. Citons pour exemple Margaret A. Ribble, surnommée la « championne du droit des nourrissons » après la parution en 1943 de son ouvrage The rigths of Infants,  ou encore René Sptiz pour sa découverte de l’hospitalisme, etc.

Inspiré par les travaux de J. Bowlby sur les conduites asociales et le rapport que ce dernier produisit en 1951 pour le compte de l’ONU et de l’OMS auquel vient s’ajouter près de 250 publications et sa thèse de 1950 portant sur Le terrain psychique des tuberculeux pulmonaires, P.-C. Racamier publia le résultat de ses premières études portant sur les frustrations précoces : l’une en 1953 sous le titre Études cliniques des frustrations précoces et l’autre en 1954 intitulée Études des frustrations précoces – La pathologie frustrationnelle. Le concept de frustrations précoces, au sens qu’en donnait alors Paul-Claude Racamier était à entendre en termes de préjudices.

C’est, selon Maurice Hurni et Giovanna Stoll, deux autres grands spécialistes des perversions narcissiques, auteur de Saccages psychiques au quotidien – Perversion narcissique dans les familles (2002), le point de départ de l’œuvre de Racamier et si l’on suit scrupuleusement le parcours de cet auteur qui, rappelons-le, s’est d’abord intéressé aux cas extrêmes pour aboutir au développement normal de la psyché, nous sommes alors en mesure de comprendre que toute sa théorie s’inscrit sur un continuum d’états pathologiques dont le registre évolue, dans le sens d’un progrès, des pathologies les plus sévères aux fonctionnements « normaux » et, en sens inverse – celui du régrès, des troubles de la personnalité « adaptée » à la vie sociale aux maladies mentales lourdes comme en atteste le Tableau synoptique des dégradés de déni[16] ci-dessous (Racamier, 1992, p. 227 ; donné à titre purement informationnel, tant son utilisation nécessite une certaine connaissance clinique).

Tableau synoptique des dégradés de déni

Il résulte d’une telle démarche que la théorie de la perversion narcissique n’est pas classificatoire, mais graduelle et s’insère dans un corpus théorique beaucoup plus vaste que celui auquel nous pouvons en prendre connaissance ici où là dans les différents articles traitant des sujets « pervers narcissiques ». C’est-à-dire qu’elle décrit l’évolution d’un individu selon des modalités prenant en compte la qualité des interactions qu’il établit avec son environnement. Nous sommes donc bien là sur une conception dimensionnelle – et non pas catégorielle – du fonctionnement psychique, ce qui la place en parfaite contradiction avec l’utilisation qui est aujourd’hui faite du concept de pervers narcissique comme en atteste également le tableau ci-dessus et la note 16 qui l’accompagne.

Or, comme le précisent les Dr Jean-Daniel Guelfi et Patrick Hardy dans leur préface du livre Troubles de la personnalité — Ni psychotique, ni névrotiques, ni pervers, ni normaux…[17] (2013) sous la direction du Dr Roland Coutanceau et Joanna Smith : « […] individualiser [les troubles de la personnalité] sous la forme de catégorie diagnostique paraît de plus en plus contestable[18], même si les médecins – psychiatres ou non – sont plus à l’aise avec ce type de classification qu’avec le continuum des différentes dimensions psychologiques ».

Les professionnels de la santé mentale devront bientôt apprendre à se familiariser avec cette « nouvelle » approche des troubles de la personnalité, car le DSM-5, encore indisponible en français, vient d’intégrer cet aspect dimensionnel dans la description des troubles de la personnalité narcissique en y incluant, de plus, la notion de narcissisme vulnérable en opposition, ou en complément selon les auteurs, au narcissisme grandiose tel qu’il avait été défini dans les précédentes versions du DSM[19].

Ce qu’avait déjà anticipé P.-C. Racamier avec plus d’un demi-siècle d’avance sur le DSM-5 en élaborant une troisième topique psychanalytique, incluant sa théorie de la perversion narcissique[20].

Excuser du peu !

Cette théorie, dite topique interactive[21], « désigne l’organisation particulière qui seule permet de rendre compte de processus psychiques dont l’unité (qui ne peut s’apercevoir dans la seule enceinte intrapsychique) s’accomplit entre plusieurs personnes (couple, famille, groupe, société) en vertu d’interactions inconscientes obligées […] La topique interactive est un dérivé de la troisième topique, laquelle désigne l’organisation du réel en trois registres : interne, externe et intermédiaire. »[22]

En effet, pour Racamier, du moment perversif à la perversion pleine, il existe tout un éventail de configurations possibles, mais « le plus important à comprendre dans la perversion narcissique », précise-t-il, « c’est le mouvement qui l’anime et dont elle se nourrit[23] ». Ce mouvement peut ne constituer qu’un moment de la vie, lors de désarroi psychique ou de crise, avant que de rétrocéder. C’est ainsi qu’il en vient également à préciser : « Combien, pour un seul pervers accompli, faut-il de pervers ponctuels ou partiels, de pervers passagers ou manqués : c’est ce que nul ne saurait et ne saura jamais dire. D’autant qu’il faut d’emblée le dire : un brin de perversion narcissique ne nuit à personne et même est-il indispensable à quiconque, en vue de sa survie sociale… » [24]. Lorsque ce mouvement est épisodique, P.-C. Racamier propose de parler de soulèvements perversifs plutôt que de perversion (Racamier, 1992, pp. 280-281).

Le fait même d’évoquer un mouvement ou des processus psychiques nous indique bien que nous sommes là dans une description dimensionnelle du fonctionnement mental et non pas dans une représentation à visée nosographique. Ce que P.-C. Racamier précise très bien d’ailleurs à de nombreuses reprises tout au long de son œuvre. Extraits (conclusion du chapitre « Autour du déni ») : « Je ne sais si les praticiens de la psychiatrie auront trouvé dans les pages qui précédent la trace du DSM III (1980). J’en doute : le DSM III ouvre (et referme…) quantité de tiroirs. Avouons cependant que le DSM III n’offre pas seulement des tiroirs, mais aussi des étiquettes, et non pas une seule par personne, mais une quantité. Lorsque les malades entrent dans les méandres du DSM III, ils sont nus. Ils en sortent couverts d’étiquettes, à l’image de ce personnage d’Arcimboldo, celui du bouquiniste, qui va couvert de feuillets… Avouons encore que cette flopée d’items est certainement propre à entrer dans la mémoire des ordinateurs : les pauvres… Ce que j’ai pour ma part essayé de tracer est tout autre chose : c’est une trajectoire. »[25]

On ne saurait être plus clair.

Dès lors, comment expliquer que de plus en plus de personnes s’estiment victimes d’un pervers narcissique au point que nous puissions croire à une véritable invasion ?

Telle est la véritable question que devraient se poser tous ceux qui souhaitent comprendre la réalité humaine et politique que recouvre l’expression « pervers narcissique » à l’époque où nous vivons (cf. note 3 sur la citation d’Edgar Morin).

Dans une interview à propos de son dernier ouvrage Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister, la très médiatique psychanalyste Claude Halmos a répondu à cette question en s’en prenant sévèrement à la crise économique que nous traversons qui frappe les Français d’une grave crise psychologique[26] tout en rajoutant qu’« il faut arrêter avec ces psys qui nous vendent du bonheur et de l’épanouissement personnel », car « le temps est au combat et à la solidarité ».

Or, pour comprendre cette crise, nous avons besoin d’une théorie qui puisse articuler l’interpersonnel (cf. la théorie de l’attachement de John Bowlby) avec celui de l’intrapsychique (la métapsychologie freudienne débarrassée des apories conceptuelles développées par la « psychanalyse orthodoxe »[27] réservant ce mode d’investigation au seul domaine de l’intrapsychique) dans une dialectique commune et complémentaire. Ainsi, comme le soulignait Edgar Morin dans son essai encyclopédique sur La méthode : « Dès que l’on conçoit le système, l’idée d’unité globale s’impose à tel point qu’elle aveugle, ce qui fait qu’à l’aveuglement réductionniste (qui ne voit que des éléments constitutifs) succède un aveuglement « holiste » (qui ne voit que le tout). Aussi, s’il a été très souvent remarqué que le tout est plus que la somme des parties, on a très rarement formulé la proposition contraire : le tout est moins que la somme des parties. Et on n’a nullement songé, à ma connaissance, à lier les deux propositions… »[28]

Pour ce qui nous concerne ici, lier ses deux propositions consiste à établir des ponts entre la théorie de l’attachement qui explique comment obtenir un développement harmonieux de la personnalité – le tout est plus que la somme des parties – et la théorie de la perversion narcissique pour ce qui est des « forces » (mouvements ou processus) qui viennent en perturber l’équilibre – le tout est moins que la somme des parties. Tout en gardant présent à l’esprit que ce dernier principe a rarement été formulé en sciences humaines de façon aussi aboutie qu’a su en rendre compte Paul-Claude Racamier et sa troisième topique psychanalytique.

Si nous avons bien suivi ce qui précède, ce que la plupart du temps nous qualifions de pervers narcissique correspond le plus souvent aux mouvements pervers narcissiques ou aux soulèvements perversifs « se produisant sous le coup de la détresse narcissique d’un moi sur le point de se perdre, ou de la détresse libidinale d’un sujet endeuillé d’avoir perdu ce qu’il aime » (Racamier, 1992, p. 280) à la suite de catastrophes sociales en constante augmentation, comme en attestent tous les jours les nouvelles diffusées par les journaux d’information faisant état de la violence indicible à laquelle nous expose cette crise économique qui n’en finit plus.

Cela revient à dire que la principale responsable de cette épidémie, véritable fléau pire que le sida ou le virus Ebola, est la société elle-même dans laquelle nous vivons et le mode de vie que nous privilégions favorisant l’avoir et le paraître au lieu de l’être.

Toute la difficulté de cette problématique, qu’un livre entier ne suffirait pas à détailler – rappelons que P.-C. Racamier a laissé sa théorie ouverte au débat et aux approfondissements – se résume donc en une seule question : comment ne pas confondre un mouvement pervers narcissique – ou soulèvement perversif –, mis en place par quelqu’un en proie à des événements qui lui échappent, avec un pervers narcissique « accompli » au sens qu’en donne P.-C. Racamier ?

La réponse à cette question est très importante, car si du point de vue des victimes, les souffrances qu’elles éprouvent sont exactement les mêmes dans un cas comme dans l’autre, du côté de l’instigateur du mouvement pervers narcissique, la différence est énorme, car contrairement à tout ce qui est affirmé dans certains magazines de presse plus prompts à attiser une guerre des sexes plutôt qu’à l’apaiser, certains « pervers narcissiques » peuvent très bien prendre conscience de leurs comportements destructeurs envers autrui à condition que l’on puisse les y aider et que leurs failles narcissiques soient clairement identifiées. Ce que rend possible la théorie de la perversion narcissique pour des praticiens tels que M. Hurni et G. Stoll (2002) qui ont poursuivi les travaux de P.-C. Racamier, car elle leur permet de reconnaître les manœuvres manipulatoires de ce type de patients, de ne pas s’y laisser piéger et d’inférer une thérapeutique à mettre en place à leur intention qui passe par des prises de conscience salutaires.

Nous constatons encore une fois que nous sommes donc très loin des croyances que véhicule la récupération du concept de pervers narcissique.

En guise de conclusion, je dirais que la perversion narcissique – et son archétype le pervers narcissique –, loin d’être le triomphe d’un concept flou, est une théorie d’une richesse insoupçonnée qui est loin d’avoir livré tous ses secrets. Elle s’insère en parfait complément d’une théorie non moins novatrice qui est celle de l’anglo-saxon J. Bowlby dont nous commençons tout juste à saisir l’importance dans certains milieux voués à la protection de l’enfance. Il conviendrait donc de la considérer pour ce qu’elle est vraiment et non pas pour ce que nous voudrions qu’elle soit afin que de la controverse qu’elle suscite puisse surgir de nouveaux éclairages… à condition toutefois que nous sachions correctement la situer en tant que théorie dimensionnelle et non pas catégorielle.

Philippe Vergnes

[1] C’est moi qui souligne tant on ne saurait mieux dire en rapport au sujet qui nous concerne ici.

[2] Henri Laborit, La nouvelle grille, Paris, Gallimard, collection folio/essais, pp. 19-20. Cette citation se termine par : « La pensée politique nous paraît de plus en plus encombrée par un tel langage. »

[3] Edgar Morin : « La démythification est nécessaire, mais elle doit aussi se réfléchir elle-même et découvrir ce problème énorme : le mythe fait partie de la réalité humaine et politique. »

[4] Lire à ce sujet l’article « Peut-on faire confiance à notre jugement ? La fiabilité des experts en cause » présentant les travaux de Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie en 2002 pour l’ensemble de sa carrière consacré à l’étude des erreurs de décision.

[5] Lire à ce sujet l’article « La mondialisation de la perversion narcissique – Entre guerre économique et guerre psychologique ».

[6] Selon la célèbre formulation d’Alfred Korzybski, inventeur de la Sémantique générale.

[7] Interview de Carl Gustav répondant à la question d’Eugen Kolb, correspondant du journal Mishmar, sur comment guérir l’infection psychopathique de la mentalité collective contaminée par l’idéologie nazie d’Adolph Hitler.

“In answer to questions by Eugen Kolb of Mishmar (The Daily Guardian) in 1945, Adolph Hitler is characterized as an hysteric, specifically a pathological liar who believed his own lies. Because of his personal conviction, he was able to persuade the masses, especially since the German people were discontent at the time and harbored a national inferiority complex. Hitler’s associates are characterized as social misfits, psychopaths, and criminals, while Hitler himself controlled public attitude by influencing the unconscious of normal people through the application of mass psychology and the herd phenomenon.”

[8] Cf. l’article d’Alex Capriles « Pouvoir et infériorité psychopathique ».

[9] « De l’agonie psychique à l’admiration pour la croissance. Le parcours de Paul-Claude Racamier. » Intervention d’André Carel au Congrès CPGF du 12 et 13 octobre 2013 portant sur « Paul-Claude Racamier, une pensée vivante pour la clinique d’aujourd’hui ».

[10] Thomas Samuel Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Champs-Flammarion, 2008.

[11] Cité par John Bowlby, Le lien, la psychanalyse et l’art d’être parent, Paris, Albin Michel, 2011, p. 60.

[12] ONED – Observatoire National de l’Enfance en Danger – La théorie de l’attachement : Une approche conceptuelle au service de la protection de l’enfance.

[13] Le lecteur intéressé par ce sujet trouvera de plus amples informations au chapitre II, page 37 à 63 du livre de John Bowlby, Le lien, la psychanalyse et l’art d’être parent, Paris, Albin Michel, 2011, traduit de l’anglais par Yvane Wiart, chercheuse au département de psychologie de l’université Paris Descartes spécialisée dans l’étude du stress et de la théorie de l’attachement, auteure de plusieurs ouvrages qui intéresseront fortement les personnes sensibilisées à ces problématiques.

[14] La note 7 nous donne un petit aperçu de l’extrême importance de cette précision que nous approfondirons dans la seconde partie de cet exposé.

[15] John Bowlby, (1940): The influence of early environment in the development of neurosis and neurotic character, in International Journal of Psycho-Analysis, XXI, 1-25; (1944), Forty-four juvenile thieves: Their characters and home lives in International Journal of Psycho-Analysis, XXV, 19-52; (1949), The study and reduction of group tensions in the family, in Human Relations, 2, 123-128.

[16] Paul-Claude Racamier, Le génie des origines, Paris, Payot, 1992, p. 14 : « […] il y a longtemps que je les ajuste [les degrés du déni] ; ils sont ardus ; mais, après l’effort, quel panorama sur le paysage de la psychopathologie ! »

[17] L’interview vidéo du Dr Roland Coutanceau auquel renvoie ce lien est fort explicite sur la question de l’absence de formation professionnelle concernant ce type d’approche que Paul-Claude Racamier n’a eu de cesse de développer tout au long de sa carrière.

[18] C’est moi qui souligne.

[19] Cf. « Pathologie du pouvoir : Psychologie des leaders psychopathes – Question de narcissisme (1/3) ».

[20] « “Nous avons dix ans d’avance”, confiait parfois Racamier immodestement à ses proches. » (C’est moi qui souligne).  Nous rapportent M. Hurni dans son article « Psychose et perversion dans l’œuvre de Paul-Claude Racamier », in Maurice Hurni et Giovanna Stoll, Saccages psychiques au quotidien, Paris, L’Harmattan, 2002, pp. 11-24. Force est de constater que l’évolution du trouble de la personnalité narcissique dans le DSM-5 (2013 dans sa version d’origine) date cette avance supérieure à plusieurs décennies (plus de cinq) compte tenu du retard qui reste encore à rattraper à ce « manuel » pour étudier les troubles de la personnalité d’un point de vue dimensionnel.

[21] Paul-Claude Racamier, Le génie des origines, Paris, Payot, 1992, p. 17 : « J’ai naguère plaidé pour une topique des espaces ; comme de juste, je la voyais ternaire. Le temps est venu d’édifier ce que j’appellerai une topique interactive (on pourrait la dire aussi transpersonnelle ou interpsychique)… »

[22] Paul-Claude Racamier, Cortège conceptuel, Paris, Apsygée, 1993, pp. 65-66.

[23] C’est moi qui souligne, cf. « Les pervers narcissiques manipulateurs (1/2) ».

[24] C’est moi qui souligne.

[25] Paul-Claude Racamier, Le génie des origines, Paris, Payot, 1992, p. 234.

[26] Cf. La mondialisation de la perversion narcissique – Entre guerre économique et guerre psychologique.

[27] L’expression n’est pas de moi.

[28] Edgar Morin, La méthode, Paris, Seuil, 1977, p. 112.

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