« Lorsque tout va bien, les fous sont dans les asiles, en temps de crise ils nous gouvernent. » [Carl Gustav Jung].

N’en déplaise à ceux qui croient encore au Père Noël, Carl Gustav Jung ne s’y est pas trompé, car comme le disait Frédéric Lordon dans l’émission radio de Daniel Mermet, Là-bas si j’y suis du vendredi 16 septembre 2011 (partie 3/12 à 3’10) au sujet de la crise qui sévit depuis 2008 : « […] Lorsque l’on est confronté à des phénomènes sociaux bizarres, il faut se rendre aux hypothèses psychiatriques en tout dernier ressort, quand on a épuisé toutes les autres. Mais malgré tout il faut bien dire que toute cette affaire[1] à tous les aspects d’une histoire de fous, et très honnêtement, je ne sais pas comment l’expliquer autrement. Donc j’essaie de résister et de ne pas me rendre à cette hypothèse, mais tout m’y porte… »

Et effectivement, certaines hypothèses psychiatriques expliquent très bien la crise mondiale actuelle au travers du concept de psychopathie – ou son équivalent français : la perversion narcissique (« succesful psychopath ») – qui a tendance à sérieusement interroger certains médias comme en témoigne l’impressionnante série d’articles publiés récemment dans la presse spécialisée et dont voici une liste non exhaustive :

Précisons toutefois que compte tenu des études actuelles sur le problème psychopathique, et comme maintes fois rappelées au fil de mes écrits, le terme « psychopathie » devrait s’écrire au pluriel, car la perversion narcissique n’en est que la forme la plus « aboutie » correspondant, dans la présentation qu’en fait Gérard Ouimet, au « renard bien cravaché » ou au « psychopathe en col blanc » également appelé « criminel en col blanc ». Ce dernier terme désignant des personnalités qui telle que le tristement célèbre Bernard Madoff se livre à la criminalité la plus répandue à l’heure actuelle, mais pourtant la plus méconnue et la moins sanctionnée de toutes. Rien d’étonnant à cela, car dans un monde où l’imposture est institutionnalisée, ceux qui s’y livrent le plus sont ceux-là mêmes qui nous dirigent.

Un avis partagé par de plus en plus d’observateurs et de chercheurs comme Clive  Boddy, ancien professeur de marketing à l’université de Nottingham et auteur de Corporate Psychopaths : Organisational destroyers, pour qui ce sont les psychopathes d’entreprises, notamment ceux que l’on trouve à Wall Street ou sur toutes les places boursières qui sont responsables de la crise actuelle.

Ni plus, ni moins !

Et il faudra s’y faire, car tant que ce problème ne sera pas réglé, les psychopathes qui détiennent actuellement le pouvoir continueront à étendre leur emprise sur la planète entière, car leur désir de puissance ne connaît aucune limite.

S’ils représentent moins de 1% de la population (bien moins en réalité, car sur les 1 % de psychopathes statistiquement présent parmi nous, seule une infime partie occupe des postes stratégiques pouvant influer sur les décisions des États) ils provoquent au minimum deux fois plus de désastres que de bienfaits (cf. les études présentées à la partie 2/3 de cet exposé).

Mais ce que ne révèlent cependant pas les quelques études portant sur le sujet, c’est la permanence des décisions catastrophiques prises par de tels individus et leurs impacts sur le long terme.

De fait, si l’on mesure désormais assez bien l’impact d’une mauvaise décision d’un dirigeant psychopathe, on limite cet impact à la durée du mandat qu’il a exercé. Or, certaines décisions ont des conséquences qui perdurent et continuent à nuire à ceux qui les subissent durant de nombreuses années encore – parfois même des décennies – après les mauvais choix effectués par ce type de leader. Par ailleurs, lorsque nous prenons conscience de la situation, c’est toujours après que le mal ait été fait. Jamais avant.

Subséquemment, si pendant la période de présence à des postes à hautes responsabilités on enregistre deux fois plus de mauvaises décisions que de bonnes chez les leaders au narcissisme pathologique, sur la durée d’influence de leurs mauvaises décisions, on peut estimer leurs impacts dans un rapport d’échelle de dix contre un en moyenne² (les exemples tels que Madoff & co sont beaucoup plus fréquents que ce qui nous est présenté dans les médias mainstreams).

Autrement dit, un leader psychopathe génère en moyenne dix (10) fois plus de problèmes qu’ils n’apportent de solutions.

On comprend le cercle vicieux dans lequel s’enferment et nous enferment ces personnalités pathologiques qui suite à une décision prise dans l’unique but de satisfaire leur narcissisme pathologique créent un évènement ou une situation catastrophique qu’ils ont ensuite à charge de devoir corriger compte tenu de leur statut. Mais comme la solution qu’ils apportent aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes engendrés est uniquement motivée par leur désir de satisfaction égocentrique, ils génèrent une nouvelle catastrophe. Et ainsi de suite ad vitam æternam jusqu’à ce que la chute – la leur et celle dans laquelle ils nous entrainent tous – les arrête.

C’est la stratégie du pompier pyromane qui en se faisant passer pour le sauveur d’une situation dont il est lui-même responsable, en tire un bénéfice narcissique. Peu importe les dégâts occasionnés à son entourage, seul le plaisir personnel importe pour ses individus au narcissisme pathologique marqué par une absence de limite entre soi et autrui et un déni d’altérité.

C’est dire si le développement de cette pathologie au « carrefour du social, du politique, du juridique et du psychiatrique »[2] peut rapidement conduire à une véritable catastrophe si nous n’y prenons pas garde. C’est dire également combien il est important, comme le disait Frédéric Lordon, de se pencher sur les hypothèses psychiatriques.

Dans les deux premières parties de cette série d’articles, nous avons beaucoup insisté sur le narcissisme et la façon dont cet aspect de la personnalité est désormais envisagé par le nouveau DSM-5. Nous avons également évoqué les nombreuses incidences négatives de ses personnalités tant pour leur entourage que pour eux-mêmes et l’organisation qu’ils dirigent.

Rappelons-en à grands traits les principales caractéristiques :

  • autosuffisance;
  • solitude revendiquée, mais non assumée;
  • toute-puissance de la pensée;
  • idéal grandiose de perfection;
  • sentiment d’ennui et de monotonie;
  • angoisses d’engloutissement et/ou d’étouffement;
  • perception de son identité insuffisante[3], floue des limites soi/autrui;
  • besoin constant de s’affirmer vis-à-vis des autres d’où son autoritarisme.

Outre ces aspects quelque peu rébarbatifs de la personnalité narcissique, son système de pensée a ceci de particulier que « la logique du narcissisme pathologique est : le monde et moi nous ne faisons qu’un, tout sera uniforme, tout sera à mon service. »[4]

D’où nous comprenons comment ils organisent le monde autour d’une pensée unique à laquelle ils adhérent. Dans notre société d’aujourd’hui, cette pensée unique porte un nom, c’est celle de l’homo œconomicus qui sans être nommée est bel et bien celle qui prédomine au sein du nouvel ordre mondial actuel (cf. « Peut-on se fier à notre jugement, la fiabilité des “experts*” en cause »).

Dès lors, de plus en plus de professionnels se posent la question de savoir comment une logique de pensée spécifique s’actualise dans le monde réel en produisant les malheurs que nous pouvons tous constater désormais. L’un de ces chercheurs, Manfred Ket de Vries, auteur du dernier article cité en lien ci-dessus, a été le premier à mettre en relation le narcissisme pathologique des dirigeants avec les dysfonctionnements de l’organisation qu’ils dirigent. Ses ouvrages peu connus sont d’une remarquable perspicacité. Il y souligne l’extrême difficulté à faire la distinction entre le génie professionnel et le psychopathe (cf. tableau comparatif de chacun de ces deux archétypes) et passe en revue les nombreuses facettes de cette problématique, tant du point de vue des leaders narcissiques que des personnes qu’ils séduisent.

D’un point de vue psychiatrique, les travaux de Manfred Ket de Vries rejoignent ceux de nombreux auteurs qui se sont penchés sur la clinique de l’imposteur (cf. « La fabrique des imposteurs, si le pervers narcissique m’était “compté” ou comment le paradoxe de l’idéologie néolibérale influence nos personnalités ») qui sous une autre approche ont donné lieu à la théorie de la perversion narcissique développée sur ce site tout au long de mes articles.

Mais pour qu’une imposture se réalise, il lui faut un public, car « le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’opinion » (Paul Valery). C’est ainsi que « d’une manière symbolique, les imposteurs semblent assumer le rôle d’une mère archaïque, très protectrice, qui satisfait d’immenses désirs, permettant de réaliser le vœu de capter une totale attention, un vœu qui date de l’enfance, presque oublié, mais auquel on n’a jamais vraiment renoncé. Pour leur public, les imposteurs représentent quelqu’un qui comprend tous leurs besoins, qui peut exprimer leurs désirs les plus profonds et qui se souciera d’eux. Pour l’imposteur, l’avidité similaire du public le stimule constamment. Le monde de rêves du public, une fois que l’imposteur est parvenu à y pénétrer, recèle des demandes infinies. Ainsi, imposteur et public sont liés par des intérêts qui coïncident, pour former une entente inconsciente ; comme l’a dit W.C. Fields, “vous ne pouvez pas tromper un honnête homme”. Le public est heureux, car il attend ce qui va satisfaire sa demande. Quant à l’imposteur, il a besoin du public pour neutraliser un sentiment de vide intérieur et réaffirmer une certaine sorte d’identité. Bien sûr, le public est davantage prédisposé en temps de crise et d’agitation, lorsque l’imposture peut atteindre une grande échelle, car il a un besoin, conscient ou informulé, de sauveur. »[5]

En de telles circonstances, de nombreux chercheurs parleront de complicité d’un peuple crédule dans la genèse de l’émergence du leader narcissique. Toutefois, rares sont ceux qui ont également interrogé cette crédulité qu’ils reconnaissent – ou non – au peuple, même lorsque ceux-ci, comme Manfred Ket de Vries qui parle également de complicité, ont pourtant bien cerné la dualité bourreau/victime comme en témoigne cet extrait : « La plupart des gens rentrent dans le droit chemin et deviennent complices, passivement ou activement, des représailles du leader contre ceux qui ne sont pas disposés à rentrer dans le moule. Ce comportement vise à s’autoprotéger de deux façons. D’abord, cela limite le risque de devenir soi-même victime du leader. Ensuite […] s’identifier à l’agresseur est une façon de résoudre son sentiment d’abandon et d’impuissance en face du totalitarisme. Se sentir proche du leader – s’intégrer au système – crée l’illusion de devenir puissant soi-même. Ce processus d’identification à l’agresseur, l’incitation à participer à une forme de pensée commune, cela s’accompagne de certaines exigences. La moins subtile de ces exigences, c’est de participer à la violence perpétrée contre les ennemis désignés de l’agresseur. Partager de cette manière une même culpabilité devient le signe de son engagement. C’est ainsi que le leader fabriquera constamment des traîtres. La majorité des partisans, partagés entre l’amour et la crainte du leader, se soumettront aux demandes qui leur seront faites. Ils ont à leur disposition beaucoup de boucs émissaires commodes sur lesquels venger le groupe, si les choses ne vont pas comme le souhaite le leader – des entités bien réelles sur lesquelles projeter tout ce dont on a peur, tout ce qui est perçu comme le mal et qui menace le système. Une telle démarche peut aboutir à des résultats désastreux. Elle peut conduire à la destruction complète de l’organisation par elle-même ou, dans le cas d’un leader politique, à la perte de la nation tout entière. »[6]

C’est ce mécanisme d’autoprotection qu’avait cherché à saisir Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire écrit en 1549 à l’âge de 18 ans, sans toutefois parvenir à l’expliquer malgré une brillante analyse psychologique des tyrans au pouvoir.

Mais à la connaissance de ce mécanisme de protection, il convient également d’ajouter la compréhension des conflits intra- et interpsychique que seule la théorie de la perversion narcissique a pu conceptualiser. Ce n’est qu’à cette unique condition que nous pouvons appréhender la destructivité dont sont porteurs les leaders psychopathes, car ils exportent leur propre mal-être dans le monde extérieur du fait de leur absence de limite. Ces techniques très particulières d’export des conflits intrapsychiques sont ce que Paul-Claude Racamier qualifie de « rien de plus difficile à comprendre [et] rien de plus important à connaître dans les rouages interpsychiques des familles, des institutions, des groupes et même des sociétés » (cf. « Pathologie du pouvoir : Psychologie des leaders psychopathes – Question de narcissisme »).

Conclusion :

L’importance du narcissisme individuel dans les organisations a longtemps été minorée. Manfred Ket de Vries s’en désole : « il est regrettable de constater que les systèmes de protection, de freins, et de contrepoids, qui fonctionnent dans les grandes organisations, parviennent rarement à déceler les signes d’une personnalité narcissique dangereuse avant que le mal n’ait été déjà fait. »[7]

Quant à Gérard Ouimet, il conclut ainsi l’un des chapitres de sa thèse : « Les ostensibles qualités enjôleuses du leader narcissique camouflent une dynamique psychologique à  maints égards socialement dysfonctionnelle. L’engouement collectif suscité par l’étalage d’une saisissante prestance de la part du leader narcissique fait rapidement place à la dérive organisationnelle et à la souffrance humaine. »[8]

Il n’est plus possible aujourd’hui de douter sur les causes de cette souffrance humaine, car nous en connaissons désormais les mécanismes grâce aux importants travaux réalisés ces dernières années depuis l’apparition du concept de harcèlement moral dans les années 90 qui ont abouti en 2002 à une loi et à la mise en place de nombreuses structures luttant contre les risques psychosociaux. Les incidences négatives telles que listées lors de la seconde partie de cette série d’articles sont innombrables et nous en mesurons tous un peu plus chaque jour la gravité. Tout reste encore à faire afin de circonscrire ce fléau qui, quoique l’on puisse en penser nous affecte tous sans exception aucune. À vrai dire, nous ne faisons seulement que commencer à le comprendre.

C’est pourquoi nous pouvons dire avec Gérard Ouimet que : « le choix judicieux d’un leader se doit d’aller au-delà du superficiel vernis maquillant de profonds défauts structuraux… »[9]

Cela remet directement en question le moyen de sélection de nos leaders politiques, car lorsqu’un système tel que celui que nous connaissons à l’heure actuelle, ne nous propose plus que de voter pour des narcissiques pathologiques, cela revient à n’avoir pas d’autres alternatives que celle de choisir entre la peste ou le choléra. Il est donc essentiel de penser à un véritable changement qui laisse place à des organisations ne favorisant pas ce type de personnalité.

Toutefois, si nous sommes certes en droit de nous poser des questions sur le fait que nous laissions agir ces psychopathes en toute impunité. Nous pouvons aussi nous demander pourquoi prolifèrent-ils ainsi au sein de certaines organisations et en particulier les institutions d’États. Nous pouvons même pousser la réflexion jusqu’à nous interroger sur notre responsabilité dans l’apparition de ce phénomène et il semblerait même que ce soit par là qu’il faille commencer, car quelle que soit l’organisation future envisagée, le problème psychopathique leur survivra et menacera toujours d’une façon ou d’une autre toute structure qui sera mise en place.

Gardons toujours à l’esprit que ces personnalités sont de véritables caméléons et que tant que nous n’aurons pas éradiqué la cause des causes de ce fléau qui puise sa source dans les maltraitances infantiles et les traumatismes transgénérationnels, le problème du narcissisme pathologique ne sera pas réglé et son incessante lutte pour le pouvoir perdurera quelle que soit la forme de société qui émergera.

Il est donc primordial, que dis-je… il est donc fondamentalement vital, de se pencher sur cette cause des causes, car comme le disait Nelson Mandela : « Il ne peut y avoir plus vive révélation de l’âme d’une société que la manière dont elle traite ses enfants » et nous vivons justement dans une société qui a bel et bien perdu son âme.

Ainsi, et pour répondre à la question soulevée par le titre de cet article, s’il est très difficile de parler de complicité, car d’une certaine manière ce terme – pris au sens juridique – est en opposition avec celui de crédulité qu’évoque Paul Valery, nous pouvons parler de manque de responsabilité ou d’autonomisation  –  qu’il faut probablement cherché dans une certaine peur de la liberté – dans la façon dont nous éduquons et instruisons nos enfants. C’est-à-dire que non content de mal investir sur notre avenir, nous le détruisons inconsciemment en le contraignant.

Philippe Vergnes

[1] « Cette affaire » fait référence à la crise de 2008 et aux politiques d’austérité qui depuis plombent notre économie.

[2] Rapport d’audition publique de la Haute Autorité de Santé Prise en charge de la psychopathie, p. 169.

[3] Cf. théorie de l’attachement de John Bowlby.

[4] Alberto Eiguer, « La perversion narcissique un concept en évolution » , in L’information psychiatrique Vol. 84, n° 3, mars 2008.

[5] Manfred Ket de Vries, Leaders, fous et imposteurs, éditions ESKA, 1995, pp. 106-107.

[6] Ibidem, p. 123.

[7] Ibidem, p. 44.

[8] Gérard Ouimet, Psychologie des leaders narcissiques organisationnels, p. 88.

[9] Ibidem, p. 88.

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