« La conscience est la lumière de l’intelligence pour distinguer le bien du mal. » [CONFUCIUS]

Bien que séparé par près de 2 500 ans d’histoire, cette citation de CONFUCIUS  n’aurait certainement pas déplu à Antonio DAMASIO et son équipe pour qui : « Les émotions sont inséparables de l’idée de récompense ou de punition, de plaisir ou de peine, d’approche ou de retrait, d’avantage ou de désavantage personnel. Inévitablement, les émotions sont inséparables de l’idée de bien et de mal »[1].

Ces chercheurs se sont fixés pour tâche de percer les mystères de la conscience, de la raison et des émotions, en étudiant un très large panel de personnes atteintes de troubles neurologiques suite à divers traumatismes cérébraux.

Mais qu’est-ce que la notion de bien et de mal a à voir avec la conscience et/ou les émotions (i.e. l’intelligence émotionnelle) ?

C’est ce que nous allons découvrir dans cet article en explorant plusieurs voies.

Le postulat de fin du précédent article identifiait le mal que notre société engendre comme étant la résultante d’une « absence à soi », hypothèse que Michel TERESTCHENKO avance dans son livre Un si fragile vernis d’humanité – Banalité du mal, banalité du bien. Une « absence à soi » dont le seul ‘remède’ consisterait à développer notre « présence à soi » afin « d’être le changement que nous voulons voir dans le monde »[2]. En d’autres termes, « l’absence à soi » traduit un manque de conscience de soi.

Cette « absence à soi » fait que nous interprétons nos actes de « cruauté ordinaire »[3] pour des situations anodines de la vie quotidienne. Or, ces agirs, qui se manifestent en premier lieu par une communication déviante[4], sont tout sauf quelconques si l’on considère les forces entropiques qu’ils mettent en œuvre[5].

Avant d’envisager comment développer notre « présence à soi », question à laquelle ne répond pas l’ouvrage de Michel TERESTCHENKO et qui sera traitée plus en détail lors de la troisième partie de cet opus, il faut d’abord répondre à la question de savoir pourquoi, parmi toutes les causes déjà avancées, « l’absence à soi » – le manque de conscience de soi – serait une thèse plus probable qu’une autre dans la genèse du mal.

Une réponse simple à cette question consiste à dire que « l’absence à soi » intervient dans la genèse du mal parce qu’elle manifeste un faible développement de notre sens moral qui a pour principale fonction d’inhiber nos conduites asociales ou amorales. Reste maintenant à argumenter ce point vis-à-vis de l’intelligence émotionnelle[6] compte tenu du fait « qu’il semble de plus en plus attesté que les sentiments ainsi que les appétits et les émotions qui les causes le plus souvent, jouent un rôle décisif dans le comportement social »[7].

Un si fragile vernis d’humanité – Banalité du mal, banalité du bien :

C’est en se basant sur les différentes études[8] effectuées pour tenter de comprendre les atrocités du nazisme lors de la Seconde Guerre mondiale que Michel TERESTCHENKO a pu développer sa théorie selon laquelle tout le mal que nous produisons est lié à « l’absence à soi ». Cette conclusion, à laquelle je souscris, l’oblige cependant à redéfinir au préalable les conditions d’un comportement altruiste, car à la distinction manichéenne entre le bien et le mal, il n’est pas question pour cet auteur de lui substituer un nouveau paradigme dualiste opposant « l’absence à soi » à « la présence à soi ».

À cet effet, une redéfinition de l’altruisme s’avère indispensable, car la représentation que nous en avons et les définitions que l’on peut trouver dans différents dictionnaires sont impropres à traduire toute la complexité qui caractérise cette vertu.

Ainsi, « à la définition de l’altruisme comme désintéressement sacrificiel qui exige l’oubli, l’abnégation de soi en faveur d’autrui – définition que la tradition morale et religieuse a presque unanimement consacrée –, les résultats des recherches entreprises sur ce sujet nous invitent à substituer celle-ci : l’altruisme comme relation bienveillante envers autrui qui résulte de la fidélité à soi, de l’obligation, éprouvée au plus intime de soi, d’accorder ses actes avec ses convictions (philosophiques, éthiques ou religieuses) en même temps qu’avec ses sentiments (d’empathie ou de compassion), parfois même, plus simplement encore, d’agir en accord avec l’image de soi indépendamment de tout regard ou jugement d’autrui, de tout désir social de reconnaissance »[9]. D’où l’on comprend que se montrer « présent à soi » nécessite une cohérence intrinsèque entre sentiments, et donc émotions, convictions et actions.

Par ailleurs, précisons également pour compléter cette définition, que « l’altruisme n’exige pas la déprise, l’anéantissement, la dépossession de soi, le désintéressement sacrificiel qui s’abandonne à une altérité radicale (Dieu, la loi morale ou autrui) »[10] comme voudraient nous le faire croire les théories dualistes opposant radicalement l’égoïsme à l’altruisme. « L’abandon, la déprise de soi, est au contraire l’un des chemins qui mènent le plus sûrement l’individu à la soumission, à l’obéissance aveugle et à la servilité »[11] ainsi que le démontrent les exemples d’emprise sectaire, les membres des communautés religieuses, les partis politiques, etc. Car « seul celui qui s’estime et s’assume pleinement comme un soi autonome peut résister aux ordres et à l’autorité établie, prendre sur lui le poids de la douleur et de la détresse d’autrui et, lorsque les circonstances l’exigent, assumer les périls parfois mortels que ses engagements les plus intimement impérieux lui font courir. »[12] Ce qui, au regard des stades du développement moral de Lawrence KOHLBERG, passés en revue dans la première partie de cette série d’articles, correspond à un niveau postconventionnel du jugement moral.

Toutefois, comme nous l’avons vu ci-dessus et dans le précédent billet, la recherche en psychologie morale n’a globalement pas élucidé la nature des liens qui existe entre la conscience morale d’un individu et ses comportements (la cohérence intrinsèque entre émotions, convictions et actions). De telle sorte qu’un profil de personnalité présentant un haut degré de raisonnement moral pouvait très bien adopter des comportements totalement amoraux. Mais si la recherche en psychologie morale n’a pu obtenir de tels résultats, c’est notamment en raison du fait qu’elle n’intégrait pas les émotions dans ses précédentes explications et, de ce fait, ne distinguait pas la rationalité morale, testée par les questionnaires de KOHLBERG, du sens moral qui lui dépend des émotions.

Cette omission, très bien perçu par Michel TERESTCHENKO sans pour autant qu’il y fasse référence, est actuellement comblée par les neuroscientifiques qui centrent leurs recherches sur les émotions, en n’hésitant pas à remettre en question le modèle dominant de la primauté de la raison sur les passions comme s’attachent à le faire désormais de nombreux chercheurs tels qu’Antonio DAMASIO, Gérald EDELMAN, Joseph LEDOUX, Jean-Pierre CHANGEUX, Stanislas DEHAENE, Michael GAZZANIGA, Chris FRITH, Jean DECETY, Paul EKMAN, etc., et dans un autre registre Daniel KAHNEMAN, etc. (pour ne citer que les plus célèbres qui ont publié des ouvrages de synthèse de leurs imposants travaux les rendant ainsi accessibles au grand public).

C’est donc de bon droit que l’auteur de l’essai Un si fragile vernis d’humanité – Banalité du mal, banalité du bien peut décrire l’altruisme comme résultant « (…) de la fidélité à soi, de l’obligation, éprouvée au plus intime de soi, d’accorder ses actes avec ses convictions en même temps qu’avec ses sentiments », autrement dit : de la « présence à soi » ou de la conscience de soi.

Ces quelques précisions apportées, nous voyons se dessiner les conséquences d’une non-présence à soi, c’est-à-dire d’une « absence à soi », que sous-entend cette définition de l’altruisme. En effet, que peut-il donc advenir de la « fidélité à soi », cette « obligation éprouvée au plus intime de soi d’accorder ses actes avec ses convictions », chez un individu dépourvu d’affect ou d’un autre qui ne ressent pas correctement ou que superficiellement les émotions qu’il éprouve ?

Poser la question c’est déjà y répondre, car : quelle obligation s’imposer en l’absence d’émotions liées aux actions que nous menons ou aux décisions que nous prenons ?

La réponse est fort simple ; nous pouvons la déduire sans peine dès lors que nous manifestons un tant soit peu d’empathie : il n’y en a pas (cf. infra).

C’est-à-dire que le mal que nous pouvons créer lorsque nous sommes « absents à soi » ne peut être circonscrit par les normes que la société érige. Si nous pouvons facilement comprendre que les normes morales imposées par une société sécuritaire ne sont pas suffisantes à endiguer le mal commis à autrui, il n’est pas aisé, compte tenu des faux paradigmes que nous inculquent certaines idéologies dominantes, d’aborder le problème des solutions à mettre en place pour contenir un tel fléau.

Néanmoins, considérant le fait désormais établi qu’il existe bel et bien des niveaux de raisonnement moral corrélés avec la maturité des émotions, la façon d’exprimer ces dernières ou de les ressentir constitue donc également un très bon indicateur du sens moral des individus. Mieux encore, étant donné que le questionnaire de L. KOHLBERG ne permet pas d’élucider la nature des liens qui existent entre le raisonnement moral d’un individu et ses comportements ou ses prises de décisions, la mesure de la maturité émotionnelle aurait une valeur prédictive bien plus efficiente que l’analyse des dilemmes moraux impersonnels tels qu’ils furent initialement imaginés.

Compte tenu du faible intérêt que la communauté scientifique a jusqu’à présent accordé aux émotions, la maturité émotionnelle n’a pas fait l’objet d’études approfondies au même titre que celles effectuées pour le raisonnement moral ou la moralité, mais ces deux dernières décennies ont été immensément prolixes en ce domaine grâce notamment aux recherches engagées par les chercheurs cités précédemment tant et si bien que l’intelligence émotionnelle, que mesure le quotient émotionnel (ou QE) – la maturité –, est désormais considérée comme indispensable à une conscience de soi (ou « présence à soi ») ‘étendue’[13].

Mais historiquement ce constat est très récent en occident tant et si bien qu’il est refusé par une grande majorité d’entre nous, car il va à l’encontre des préjugés actuels et des aprioris qui gravitent sur la question des émotions.

Même si quelques précurseurs, auxquels ne manquent pas de rendre hommage les spécialistes précédemment cités, avaient bien pressenti l’importance des émotions dans nos prises de décision et nos tendances à l’action, la raison (le bon sens) a toujours été et est encore le paradigme dominant de notre société occidentale.

Il n’en va toutefois pas de même d’autres traditions.

La prise de conscience de l’importance des émotions :

Sous l’impulsion de Francisco VARELA, chercheur en biologie humaine et en science cognitive et ami du Dalaï-lama, une association réunissant quelques scientifiques de renommée mondiale et des représentants du bouddhisme – tel que le français Matthieu RICARD – fut fondée afin d’étudier le fonctionnement du cerceau des méditants grâce aux neurosciences alors en pleine expansion. Ainsi naquit le Mind and Life Institute (« Esprit et Vie ») dont le vingt-cinquième anniversaire fut célébré en 2013. Ces entretiens entre scientifiques et bouddhistes ont donné lieu à d’importantes recherches qui ont permis des découvertes fascinantes concernant certains postulats bouddhistes en matière de connaissance de l’esprit, de la conscience, des émotions, etc. Ces conférences ont été relatées dans de nombreux livres touchant tous aux divers aspects des phénomènes psychiques étudiés.

Le premier auteur à s’être fait connaître suite à ces échanges fut Daniel GOLEMAN qui fut le coordinateur scientifique de la troisième édition « Esprit et Vie » organisée en 1990 et dont le thème portait sur les rapports entre les émotions et la santé. Le succès de son livre L’intelligence émotionnelle qui parut en 1995 (1997 en France) lui assura une renommée mondiale[14]. Mais l’un des tout premiers neuroscientifiques ayant participé à ces débats, lors des rencontres « Esprit et Vie II » de 1989, ne fut autre qu’Antonio DAMASIO[15].

Ce rapprochement entre différentes cultures, né d’une volonté commune, a permis aux neurosciences contemporaines de s’interroger sur le problème des émotions dont l’intérêt était totalement tombé en désuétude.

Reste désormais à organiser toutes les données récoltées à la suite des travaux initiés par ces réunions pour que, « cette confrontation entre la science moderne et la définition traditionnelle de la conscience par le bouddhisme puisse jouer en faveur de la paix dans le monde »[16].

Par ailleurs, comme le souligne également Antonio DAMASIO dans ses ouvrages, ainsi que la majorité des participants aux différentes rencontres organisées par l’institut « Esprit et Vie », parfaire nos connaissances sur la façon dont notre cerveau fonctionne et prend des décisions ne peut que contribuer à améliorer notre société. Pas très loin de ce que déclarait Henri LABORIT lorsqu’il disait : « Tant que l’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette Planète, la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant que l’on n’aura pas dit, que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’Autre ; il y a peu de chance qu’il y ait quelque chose qui change ! »[17]

Ceci dit, que nous apprennent les neurosciences sur l’intelligence émotionnelle ?

D’une part, qu’elle a besoin d’un terreau fertile pour croître et se développer afin qu’à chacune des étapes successives qu’elle doit franchir, il y ait réorganisation de l’équipement cognitif, car, tout comme pour le raisonnement moral, l’ancien est dépassé dans sa relation au monde et à autrui (cf. point b. des caractéristiques du développement de L. KOHLBERG).

Et d’autre part, qu’il existe différents niveaux de régulation homéostatique automatisée, nécessaires à l’émergence des émotions et des sentiments sans qui aucune intelligence émotionnelle ni aucune conscience ou raison supérieure ne peut se manifester.

Plutôt qu’une longue explication, voici comment Antonio DAMASIO présente ce processus :

Niveau de régulation biologique. Le niveau fondamental de régulation biologique – le kit de survie – comprend les états biologiques qui peuvent être consciemment perçus comme des pulsions et des motivations et comme des états de douleur et de plaisir. Les émotions se trouvent à un niveau supérieur de complexité. Les flèches qui vont dans les deux sens désignent la causalité ascendante ou descendante. Par exemple, la douleur peut induire des émotions, et certaines émotions peuvent comporter un état de douleur. (Antonio DAMASIO, Le sentiment même de soi, tableau 2.1. p. 77).

Représentation des niveaux de régulation homéostatique automatisée (Nda : niveau de régulation biologique dans le schéma précédent), du plus simple au plus complexe. Les sentiments assurent un autre niveau de régulation homéostatique. Ils sont une expression mentale de tous les autres niveaux de régulation homéostatique. Il existe au moins trois sortes d’émotions proprement dîtes : les émotions d’arrière-plan, les émotions primaires, et les émotions sociales. Le principe d’emboîtement s’applique ici aussi. Par exemple, les émotions sociales incorporent des réponses qui font partie des émotions primaires et d’arrière-plan. (Antonio DAMASIO : Spinoza avait raison, joie et tristesse, le cerveau des émotions ; synthèse reproduite à partir des figures 2.1., 2.2., et 2.3., respectivement p. 38, 44 et 52).

Les deux schémas ci-dessus éclairent sous un jour nouveau (pour notre société occidentale) la relation indissociable qui existe entre émotions, sentiments, conscience et raison ‘pure’[18]. Mais pour que naissent des sentiments donnant lieu aux états mentaux supérieurs, il faut que les émotions éprouvées par soi ou par autrui soient perçues correctement, d’où toute l’importance de l’intelligence émotionnelle sans quoi notre perception du monde n’est plus qu’un succédané d’interprétations farfelues propre à justifier la mise en valeur de notre égo.

Il apparaît donc que les sentiments sont déterminants pour la « conscience de soi », ou : « la présence à soi ». En d’autres termes, une personne « absente à soi » n’a pas conscience des sentiments qui l’habitent, et ce, même si elle a conscience d’éprouver certaines émotions.

Ce dernier point est particulièrement important, car il signifie qu’en l’absence d’émotions, et notamment d’émotions secondaires telles que les émotions sociales, nul n’est tenu de respecter ses engagements envers autrui puisque c’est à ce niveau qu’intervient la négation de l’altérité, c’est-à-dire, la psychopathie.

Nous avons peine à imaginer les très lourdes conséquences que cela implique pour une société qui a jusqu’à présent considéré que les émotions doivent être jugulées au point de les honnir. Cependant, nous en mesurons tous intuitivement les effets dans cette période particulière de climat social de plus en plus nauséabond.

Si nous voulions chercher d’autres exemples pour étayer ce postulat et mesurer ces effets destructeurs, nous les trouverions dans les études effectuées en victimologie sur la criminalité et la récidive dont le coût atteint 3 à 6 % du PIB national soit environ une à deux fois le déficit annuel du budget de la nation. Mais ce que nous démontre avant tout l’abondante recherche effectuée dans ce domaine, c’est qu’aucune obligation, aucune loi, aucune règle ne peuvent contraindre certains récidivistes à ne plus commettre de délits[19]. Ignorer ce fait constaté par tous les intervenants sociaux en milieu judiciaire rend très problématique la mise en place de politiques publiques visant à réduire la délinquance et la répétition du passage à l’acte criminel.

Ce ne sont donc pas les interdits posés par des dogmes qui répriment nos pulsions transgressives, mais bien les sentiments qui naissent suite aux émotions morales impliquées dans la prise de décision (cf. tableau 2 article Empathie, conscience morale et psychopathie – Le développement moral partie 1/3), car « c’est à travers les sentiments dirigés vers l’intérieur et privés, que les émotions, qui sont, elles, dirigées vers l’extérieur et publiques, commencent à exercer leur impact sur l’esprit : mais pour que les sentiments exercent pleinement et durablement leur impact, la conscience est indispensable, parce que c’est seulement quand advient un sentiment de soi que l’individu qui a des sentiments en prend finalement connaissance. »[20]

Conclusion :

En d’autres termes, comme l’explique Antonio DAMASIO tout au long de ses recherches et de ses différents ouvrages, pour que « le sentiment même de soi », la « présence à soi »,  s’exprime de façon efficiente, il est primordial, non seulement d’être maître de ses émotions, mais également de les ressentir pour en éprouver leur impact afin de toujours prendre les meilleures décisions possibles en toute connaissance de cause.

Si nous comprenons ce que désigne l’expression « en toute connaissance de cause » telle que comprise ici au sens de la « présence à soi » appliquée aux prises de décision et aux tendances à l’action, alors nous pouvons très bien mesurer l’ampleur de l’irresponsabilité dont font preuve tous ceux qui souscrivent à la pensée néolibérale actuelle basée sur le faux paradigme de l’hégémonie de la raison sur les passions. En niant ces dernières, les idéologies dominantes nous entraînent tous vers un désastre imminent, car il faut avoir présent à l’esprit que « lorsque l’émotion est laissée totalement à l’écart du raisonnement, comme cela arrive dans certains troubles neurologiques, la raison se fourvoie encore plus que lorsque l’émotion nous joue des mauvais tours dans le processus de prise de décision »[21].

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faudrait examiner l’évolution des idées sur plusieurs siècles, voir depuis la naissance de notre civilisation, mais pour faire simple et contenter quelques curieux, je me limiterais à fournir les explications qu’a pu donner récemment – à l’échelle de notre civilisation – Carl Gustav JUNG qui écrivit dans son dernier ouvrage paru en 1961 : « L’homme moderne ne comprend pas jusqu’à quel point son rationalisme qui a détruit sa capacité à répondre aux idées et aux symboles numériques l’a mis à la merci de l’inframonde psychique. Il s’est libéré de la superstition – ou ainsi le croit-il –, mais, dans le même temps, il a perdu ses valeurs spirituelles jusqu’à un degré positivement dangereux. Sa tradition spirituelle et morale s’est désintégrée et il paie maintenant le prix de cette rupture en voyant désorientation et dissociation s’étendre au monde entier »[22].

Or, la dissociation de la personnalité, observée chez les psychopathes, est un trait caractéristique de cette pathologie[23]. Dès lors, comment intégrer la maîtrise des émotions pour que naisse une raison supérieure ?

À suivre…

Philippe VERGNES

N.B. :

*L’intelligence émotionnelle : « Selon un vieux conte japonais, un jour un samouraï belliqueux somma un maître zen de lui expliquer ce qu’étaient le paradis et l’enfer. Le moine lui répondit avec mépris : “Tu n’es qu’un rustre, je n’ai pas de temps à perdre avec les gens de ton espèce”. Se sentant insulté, le samouraï devint furieux et, tirant son épée, cria : “Je pourrais te tuer pour ton impertinence.” “Voilà ce qu’est l’enfer”, répliqua le moine calmement. Surpris par la vérité de ces paroles, le samouraï se calma, rengaina son épée, salua le maître et le remercia de l’avoir éclairé. “Et voilà le paradis”, ajouta celui-ci. Cette histoire montre qu’il est bien différent de se laisser emporter par ses émotions et d’en être conscient. L’injonction de SOCRATE –“Connais-toi toi-même” – renvoie à cette clef de voute de l’intelligence émotionnelle : il faut être conscient de ses propres sentiments au fur et à mesure de leur apparition. »[24]

[1] Antonio DAMASIO, Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 187

[2] D’après la célèbre citation de GANDHI : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ».

[3] Cf. Yves PRIGENT, La cruauté ordinaire, où est le mal ?, livre dans lequel l’auteur développe son concept de manipulation destructrice corolaire du harcèlement moral.

[4] Cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou ».

[5] Cf. Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante et Tous traumatisés ? Comment sortir du piège de l’emprise psychologique.

[6] Le concept d’intelligence émotionnelle est relativement récent puisqu’il est attribué aux travaux de deux psychologues sociaux, John MAYER et Peter SALOVEY qui le caractérisent dès 1990 pour ensuite le définir ainsi : « L’intelligence émotionnelle est la capacité à percevoir les émotions, à les intégrer pour faciliter la pensée, à comprendre les émotions et à les maîtriser afin de favoriser l’épanouissement personnel », (Mayer & Salovey, 1997). Cette notion fut toutefois popularisée par l’ouvrage de Daniel GOLEMAN intitulé : L’intelligence émotionnelle.

[7] Antonio DAMASIO, Spinoza avait raison, joie et tristesse, le cerveau des émotions, p. 148.

[8] Michel TERESTCHENKO développe de nombreux arguments en se référant aux analyses de nombreux auteurs ayant tous étudié les différentes formes de totalitarisme présent au XXe siècle ainsi qu’aux expériences de Stanley MILGRAM sur la soumission à l’autorité, de Philip ZIMBARDO ou encore aux recherches de Christopher BROWNING  sur le massacre des juifs perpétré par le 101e bataillon de réserve de la police allemande dont l’histoire est relatée dans son ouvrage de référence : Des hommes ordinaires.

[9] Michel TERESTCHENKO, Un si fragile vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien, p. 17 (les mots en gras ont été soulignés par l’auteur).

[10] Ibidem, p. 17.

[11] Ibidem, p. 17.

[12] Ibidem, p. 17 (les mots en gras ont été soulignés par l’auteur).

[13] Selon l’expression qu’Antonio DAMASIO utilise dans son ouvrage Le sentiment même de soi – Corps, émotions, conscience.

[14] Pour un complément d’information sur le Mind and Life Institute et l’ouvrage de Daniel GOLEMAN, lire l’article du 13 janvier 2013 de Matthieu RICARD paru sur son blog : Célébration des 25 ans de l’Institut Mind and Life.

[15] Sa contribution lors de cette conférence est relatée dans un ouvrage intitulé Le pouvoir de l’esprit, entretiens avec les scientifiques (présentation de l’ouvrage par le magazine Science Humaine).

[16] Sa sainteté le quatorzième Dalaï-lama, Le pouvoir de l’esprit – Entretiens avec des scientifiques, p. 13. Dans cette citation, j’ai remplacé les mots « pourrait bien » par « puisse » pour que le propos soit cohérent avec l’élément de phrase qui le précède.

[17] Extrai du film d’Alain RENAIS Mon oncle d’Amérique (1980).

[18] Selon l’usage de ce terme tel qu’employé dans la première partie de cette série d’articles : raison pure = raison supérieure.

[19] Pour tous ceux qui en doutent encore et qui sont malheureusement majoritaires, lire à ce sujet le témoignage d’un conseiller d’insertion et de probation qui explique comment se déroule son travail au quotidien en relation avec des détenus. Extrait : « On ne le dira jamais assez : la prison n’a d’intérêt que pour punir, elle n’en a quasi aucun pour empêcher la réitération d’actes délictueux. Je répète : la prison n’a que peu d’effet dissuasif ou préventif. Y croire, c’est comme croire dans le créationnisme : ça ne repose sur rien d’autre que nos idées et c’est contredit par les faits » (Ce que vous n’avez pas envie de savoir sur les prisons françaises, sur le site Rue89.com, paru le 19 décembre 2013).

[20] Antonio DAMASIO, Le sentiment même de soi – Corps, émotions, conscience, p. 52.

[21] Antonio DAMASIO, L’erreur de DESCARTES – La raison des émotions, p. IV.

[22] Carl Gustav JUNG, L’homme et ses symboles.

[23] Sous réserve des précautions émises au point [16] du précédent article sur le concept de dissociation.

[24] Daniel GOLEMAN, L’intelligence émotionnelle – Accepter ses émotions pour développer une intelligence nouvelle, éditions J’ai lu, 2006, p. 76.

Publicités