« La raison est et ne doit qu’être l’esclave des passions ; elle ne peut jamais prétendre remplir un autre office que celui de les servir et de leur obéir » [David HUME, Dissertation sur les passions et traité de la nature humaine – Livre II].

Ce qui fut réinterprété par certains en : « la raison est l’esclave des passions », prenant ainsi le contrepied de penseurs inspirés par René DESCARTES et son Discours de la méthode introduit par la célèbre citation : « Le bon sens (Nda : la raison) est la chose du monde la mieux partagée », ou de psychologues tels que Jean PIAGET ou Lawrence KOHLBERG, fortement influencé par la philosophie d’Emmanuel KANT, qui « considéraient que la raison est notre meilleur juge, bien meilleur que notre sensibilité qui décide selon nos goûts et nos préférences et qui peut amener à des conduites injustes »[1].

La question qui a animé les débats philosophiques et psychologiques depuis des siècles se pose alors en ces termes : la raison (le bon sens) était-elle maître ou esclave des passions (des émotions) ?

Si la croyance en la toute puissance de la raison, très bien représentée aujourd’hui par le mythe de l’homo œconomicus défendu par l’idéologie néolibérale, a gouverné nos politiques depuis l’avènement du Siècle des lumières jusqu’à nos jours, les récents travaux de psychologues, philosophes, économistes, etc., effectués sur la base des dernières découvertes en neuroscience, épigénétique, psychosomatique, etc., tendent à corriger ce dogme tant et si bien que le rapport de 2007 rédigé par le CERI[2] pour le compte de l’OCDE précise à cet effet que : « au centre du cerveau humain se trouve un ensemble de structures parfois appelé “cerveau émotionnel” : le système limbique. On sait aujourd’hui que nos émotions “sculptent” le tissu neural. »

En d’autres termes, et comme nous l’apprennent les recherches en psychologie morale contemporaine étayées en cela par les progrès des sciences modernes, « la raison n’est que l’attachée de presse des émotions »[3].

Or, pas de conscience[4] sans une raison juste.

Ce constat suppose qu’un raisonnement juste est directement proportionnel au degré de conscience d’un individu. Ce niveau de conscience, étroitement liée à la maturité émotionnelle de celui qui raisonne du fait que les « émotions sculptent le tissu neural », est donc un bon indicateur de la justesse des décisions qu’un individu peut prendre dans les fonctions qu’il occupe. Mais comment alors déterminer la maturité émotionnelle de quelqu’un afin de connaître ses capacités à prendre des décisions justes ?

C’est en fait assez simple et nous avons les outils pour cela, il suffit que nous puissions estimer correctement le degré d’empathie dont nous pouvons faire preuve dans nos interactions sociales, car, comme le démontrent toutes les études actuelles, l’empathie est le substrat sur lequel se développe la maturité émotionnelle.

Ainsi, sont indubitablement liées trois notions, empathie, maturité émotionnelle et conscience, qui déterminent notre capacité à raisonner.

Cette série d’articles propose une introduction à ces trois aspects importants de la personnalité en commençant par celui de la conscience.

Telle qu’ici comprise, la conscience implique notre capacité de jugement moral dont nous pressentons bien qu’il existe des divergences, car nul ne les ignore lorsque nous portons notre regard sur les situations de la vie quotidienne passées au filtre de nos croyances et interprétations puisqu’elles se manifestent par de nombreuses divergences d’opinions pouvant déboucher sur des conflits interindividuels ou intergroupes, etc.

Ces ‘divergences’ ont particulièrement été étudiées par Lawrence KOHLBERG dont les travaux ont abouti à une modélisation par différents niveaux de jugement moral selon une approche constructiviste. Malgré l’erreur qui lui est reprochée concernant l’importance qu’il accorde à la raison au détriment des passions, il n’en demeure pas moins que les stades du développement moral des individus, tel qu’il put les décrire, restent pertinents vis-à-vis du raisonnement moral.

Les stades du jugement moral chez Lawrence KOHLBERG :

Précisons tout d’abord que L. KOHLBERG, bien que relativement peu connu du grand public en France, est l’un des psychologues les plus fréquemment cités dans la littérature des sciences sociales contemporaines. Trente ans après ses travaux précurseurs, on estimait à 5 000 le nombre d’études effectuées dans la mouvance kohlbergienne dans des champs variés tels que : l’éducation, le monde médical, le marketing, la relation thérapeutique, la criminologie, la religion, la philosophie et la sociobiologie[5].

Ceci donne un aperçu de l’exceptionnelle répercussion de sa théorie et explique le choix de sa présentation.

Pour mesurer le niveau de développement moral parmi la population, Lawrence KOHLBERG a utilisé des dilemmes moraux dont le plus célèbre est le dilemme de HEINZ qui se résume ainsi : « La femme de Heinz est très malade. Elle peut mourir d’un instant à l’autre si elle ne prend pas un médicament X. Celui-ci est hors de prix et Heinz ne peut le payer. Il se rend néanmoins chez le pharmacien et lui demande le médicament, ne fût-ce qu’à crédit. Le pharmacien refuse. Que devrait faire Heinz ? Laisser mourir sa femme ou voler le médicament ? »[6]

En fonction de la structure du raisonnement apportant à une réponse à ce problème, L. KOHLBERG distingua six stades du développement moral regroupés, par deux, en trois grands niveaux de progression[7] :

  • Le niveau I – préconventionnel – se caractérise par l’égocentrisme, c’est-à-dire que l’individu ne se soucie que de son intérêt propre, les règles lui sont extérieures et il ne les perçoit qu’à travers la punition et la récompense.
  • Au niveau II – conventionnel – l’altérité prend de l’importance. L’individu apprend à satisfaire des attentes, obéir à des lois, des règles générales.
  • Au niveau III – postconventionnel – l’individu fonde son jugement moral sur sa propre évaluation des valeurs morales. Il est prêt à enfreindre une loi s’il juge celle-ci mauvaise ou, à l’inverse, est prêt à condamner moralement certaines activités et à se les interdire alors même que la loi les autorise.
STADES
I
  1. Obéir pour éviter la punition
Age

2-6

L’individu adapte son comportement pour fuir les punitions. Les normes morales ne sont pas intégrées.
  1. Faire valoir son intérêt égocentrique
5-7 À ce stade, l’individu intègre les récompenses en plus des punitions. Il réfléchit
II
  1. Satisfaire aux attentes du milieu
7-12 L’individu intègre les règles du groupe restreint auquel il appartient. Sa principale interrogation est : que va-t-on penser de moi ?
  1. Répondre aux règles sociales
10-15 L’individu intègre les normes sociales. Il respecte les lois même si cela va contre son intérêt et qu’il sait pouvoir échapper à la sanction. On peut parler d’amour des lois ou de souci pour le bien commun.
III
  1. Principes du contrat social et droits à la Vie et à la Liberté
  L’individu se sent engagé vis-à-vis de ses proches. Il se soucie de leur bien-être et agit pour concilier ses intérêts aux leurs.
  1. Principes éthiques universels de justice valables pour toute l’humanité.
  Le jugement moral se fonde sur des valeurs morales à portée universelle et est adopté personnellement par le sujet à la suite d’une réflexion éthique (égalité des droits, courage, honnêteté, respect du consentement, non-violence, etc.). Ces valeurs morales que se donne le sujet priment sur le respect des lois. Ainsi, la personne est prête à défendre un jugement moral minoritaire. Elle est capable de juger bonne une action illicite ou au contraire de juger mauvaise une action licite.

Tableau 1 : Les différents stades de développement du jugement moral

Les recherches de L. KOHLBERG réparties sur plus de quarante ans ont permis d’établir certaines caractéristiques du développement moral qu’il convient également de relever [8] :

  1. La séquence de développement est invariable, même si des facteurs d’ordre socioculturels peuvent accélérer, stopper ou infléchir le mouvement.
  2. À chaque stade, il y a réorganisation de l’équipement cognitif, l’ancien s’avérant dépassé dans la relation au monde et à autrui ; le changement est qualifié de structurel et s’opère d’un point de vue qualitatif et non quantitatif, c’est-à-dire qu’il y a une restructuration des capacités cognitives du sujet en un nouveau mode d’expression plus adapté. Ceci implique que cette maturation soit irréversible (sauf accident ou maladie dégénérative).
  3. Une personne ayant acquis un stade supérieur est à même de comprendre les raisonnements des individus qui ont atteint les stades inférieurs mais non l’inverse : l’échange des justifications morales peut faire progresser un individu d’un stade (+ 1), mais pas de deux. Cette capacité est dite intégrative, or nous avons déjà vu dans notre précédent article que nos capacités d’intégration dépendent en grande partie de notre niveau mental (à ne pas confondre avec une quelconque intelligence ou QI, cf. Quelle prise en charge pour les victimes de violences psychologiques).
  4. Les personnes sont généralement cohérentes, c’est-à-dire qu’elles prennent la moitié de leurs décisions à un stade précis et un quart à chacun des stades adjacents.
  5. Il existe une certaine corrélation entre le jugement moral et le comportement moral à l’exception d’un certain type de personnalité comme nous le verrons ci-dessous.
  6. Un certain parallélisme a été mis en évidence entre la maturité morale et l’âge avec une période de développement accéléré se situant entre 11 et 16 ans. Cependant, même si en règle générale le développement logique précède le développement moral, cela ne signifie pas qu’un progrès dans la pensée logique entraine une progression du jugement moral. Il peut y avoir rupture ou discontinuité entre ces deux échelles de développement mental.
  7. La stagnation est possible. À titre d’exemple, la population adulte agit en général d’après des motivations correspondant au niveau conventionnel (troisième et quatrième stades) et un faible pourcentage parvient au stade postconventionnel[9].
  8. Le développement moral suit les mêmes étapes dans toutes les cultures. Il est transculturel.

Cependant, si le tableau 1 et les caractéristiques ci-dessus donnent un aperçu des différents stades du développement moral tel qu’envisagé par L. KOHLBERG, contrairement à ce qu’il pensait, et comme se sont attachés à le démontrer les recherches actuelles en psychologie sociale, « le raisonnement moral ne jouerait quasiment aucun rôle causal sur la détermination des jugements et comportements, mais viendrait en renfort de l’intuition pour maintenir une cohérence cognitive »[10].

Ce détail est d’une importance capitale, car cela suggère qu’une personne peut très bien avoir un raisonnement moral très développé tout en adoptant des comportements totalement immoraux et trouver à les justifier après coup.

C’est exactement ce que nous démontre les études sur les psychopathies que les neurosciences ont permis de mieux comprendre et qui reste une ‘énigme’ aux yeux de la majorité de la population, car en vertu de quel principe peut-on se faire l’apôtre d’une déontologie que l’on s’empresse de transgresser à la première occasion venue ?

Autrement dit, le niveau de raisonnement moral n’est nullement en adéquation avec la conscience morale comme cela fut sous-entendu par les travaux de L. KOHLBERG.

Psychopathie et jugement moral :

La psychopathie (dont fait partie la perversion narcissique)[11] se caractérise par un déficit émotionnel que le psychopathe compense par mimétisme en parvenant à exprimer des sentiments, verbalement ou physiquement, sans toutefois les ressentir comme le démontrent les scans cérébraux réalisés sur ce type d’individu.

Lorsque paru son premier ouvrage en 1994 (traduit en français sous le titre L’erreur de DESCARTES, la raison des émotions), Antonio DAMASIO ne se doutait pas un seul instant de l’accueil que le public et la communauté scientifique allaient réserver à son travail, car la question des émotions, en tant que sujet de recherche, était, nous explique-t-il, quelque peu tombée dans l’oubli (à l’exception de ‘rares’[12] cas comme celui de la psychanalyse de Sigmund FREUD).

Toute la thèse de L’erreur de DESCARTES tourne autour de ce constat : « lorsque l’émotion est laissée totalement à l’écart du raisonnement, comme cela arrive dans certains troubles neurologiques, la raison se fourvoie encore plus que lorsque l’émotion nous joue des mauvais tours dans le processus de prise de décision »[13].

Les recherches d’A. DAMASIO ont débuté par un cas d’école dont l’histoire fut très largement documentée dans les revues et autres journaux de l’époque. Ce qui offrit à A. DAMASIO et son équipe un important matériel d’étude.

Phineas GAGE, chef d’équipe d’une compagnie spécialisée dans la construction des chemins de fer et respecté par ses pairs pour ses compétences, son habileté et son savoir-vivre, fut victime d’un terrible accident de chantier. À la suite d’une erreur de manipulation, il eut le crâne traversé de part en part par une barre de fer de 3 centimètres de diamètre, pesant six kilos et mesurant un mètre dix[14]. Contre toute attente, Phineas GAGE survécut à ses blessures. Cependant, le plus étonnant de ce dénouement, précise Antonio DAMASIO, va être dépassé de loin par l’extraordinaire changement de personnalité que cet homme connaîtra par la suite : « Son caractère, ses goûts et ses antipathies, ses rêves et ses ambitions, tout cela va changer. Le corps de GAGE sera bien vivant, mais c’est une nouvelle âme qui l’habitera »[15]. En d’autres termes, le comportement de Phineas GAGE changea radicalement : alors qu’il était jovial et pacifique, il devint irascible et violent à tel point que son employeur du s’en séparer.

Ce fut le premier cas connu de psychopathie acquise rigoureusement décrit par la médecine, mais ce n’est que plus d’un siècle et demi plus tard, sous l’impulsion de chercheurs tels qu’Antonio DAMASIO, que les neurosciences, aidées en cela par les formidables progrès techniques des instruments d’observation du cerveau humain, ont pu localiser les zones cérébrales atteintes à l’origine du changement de personnalité de GAGE et de son absence de moralité.

Par la suite, les études de patients ayant subi des dommages cérébraux (après un AVC, un accident ou une maladie neurologique, une tumeur, etc.), similaires à ceux de Phineas GAGE, ont confirmé que la dissociation de la personnalité, observée chez ce dernier, était un trait caractéristique[16] de cette pathologie.

Les bases d’un dysfonctionnement cérébral de la régulation des émotions furent ainsi jetées et la recherche s’orienta très rapidement, en l’espace de quelques décennies (les années 1990, c’était hier), vers l’élaboration de théories impliquant les émotions dans la conscience morale. Ces théories sont donc des antithèses à ce qui est encore couramment admis de nos jours dans le droit fil de la philosophie de DESCARTES ou de KANT.

Cela a abouti à des hypothèses comme celle des marqueurs somatiques[17] d’Antonio DAMASIO ou encore celle d’inscription corporelle de l’esprit[18] de Francisco VARELA que de très récentes découvertes en épigénétique sont venues étayer[19] (cf. Perversion narcissique et traumatisme psychique – L’approche biologisante).

Émotions et conscience morale :

Après le dilemme de HEINZ qui servit à Lawrence KOHLBERG pour construire son schéma des différents stades du développement moral, les nouveaux philosophes de la morale et les psychologues sociaux, considérant que nos jugements moraux dépendent avant tout de nos émotions, ont à leur tour imaginé des dilemmes moraux faisant intervenir les sentiments dans la prise de décision. Compte tenu du développement de ce nouveau domaine d’investigation, les chercheurs lui ont même donné un nom dont l’homonymie ne manquera pas d’en inspirer certains puisqu’il s’agit de la ‘trolleyologie’. Non pas en référence à l’étude des trolls rencontrés de-ci de-là sur différents sites et forums Internet (quoique…), mais plus sérieusement parce que ce champ d’études est basé sur de multiples variantes du dilemme du tramway (« trolley problem » en anglais) ainsi posé : « Imaginez une situation – que j’appellerai “Homme obèse” – où vous êtes sur un pont sous lequel va passer un tramway hors de contrôle se dirigeant vers cinq ouvriers situés de l’autre côté du pont. Que faites-vous ? Étant un expert en tramways, vous savez qu’une manière sûre d’en arrêter un hors de contrôle est de placer un objet très lourd sur son chemin. Mais où en trouver un ? Au moment des événements, il y a un homme obèse, vraiment très obèse, à côté de vous sur le pont. Il est penché au-dessus du chemin pour regarder le tramway. Tout ce que vous avez à faire est de lui donner une petite poussée pour qu’il tombe sur les rails et bloque le tramway dans sa course. Devriez-vous poser ce geste ? »[20]

Dans une autre version où il ne faut qu’actionner un levier d’aiguillage pour sauver cinq personnes tout en sacrifiant une, une grande majorité d’interviewés jugent moral de rediriger le tramway, alors que dans la version de l’homme obèse, toutes les personnes interrogées ont refusé de pousser un être humain sur la voie ferrée pour en sauver cinq.

Les longs débats et études autour de ce paradoxe ont conduit Jonathan HAIDT, psychologue social à l’Université de New-York, à mettre en évidence quatre familles d’émotions morales impliquées dans la prise de décision :

Famille Émotion Déclencheur Tendance à l’action
Émotions de souffrance d’autrui Compassion / Empathie Perception de la souffrance ou de la tristesse chez une autre personne Aider, réconforter et diminuer la souffrance de l’autre
Émotions autoconscientes Honte & Embarras Dans les sociétés occidentales :

  • violation de normes morales (Honte)
  • violation de conventions sociales (Embarras)

Dans les sociétés orientales :

  • pas de différence entre honte et embarras. Les deux correspondent à la violation d’un standard culturel de comportement devant autrui.
Réduire sa présence sociale : se cacher, fuir, disparaître, faire des mouvements, avoir du mal à parler, rougir… La honte peut également conduire au suicide.
Sentiment de culpabilité Violation de règles morales causant du tort à autrui. Réparation du tort commis, aide à une personne en détresse, actions prosociales, excuses, confessions.
Émotions de condamnation d’autrui Indignation Injustice Vengeance, demande de réparation, de compensation
Dégout socio-moral Perception d’individus se rabaissant à une sous-classe (ex : les intouchables dans la société indienne). Évitement du contact avec l’objet du dégoût (souvent associé à une volonté de se purifier, de se laver…)

Condamnation des gens pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font, ostracisme, exclusion.

Mépris Sentiment de supériorité morale par rapport à autrui. Moquerie, irrespect.
Émotions de louange d’autrui Gratitude Perception qu’un autre individu a réalisé quelque chose de positif pour soi-même, intentionnellement et volontairement. Amitié à l’égard du bienfaiteur, tendance à exprimer ses remerciements et à « retourner l’ascenseur ».
Respect et Admiration Beauté morale, acte de charité, bonté, loyauté, sacrifice de soi… Chaleur et affection envers la personne à l’origine de l’émotion. Désir de devenir soi-même une personne meilleure et de suivre l’exemple moral.

Tableau 2 : Caractéristiques des principales émotions morales appartenant aux quatre grandes familles.

Ainsi, contrairement à la direction prise par Lawrence KOHLBERG et ses partisans, d’autres chercheurs ont pu développer différents modèles représentatifs du jugement moral basés, non plus sur la raison, mais sur l’importance des émotions ressenties avant l’acte de juger et la tendance à l’action qu’elles entrainent.

Toutefois, si ces modèles sont présentés en opposition les uns aux autres, une troisième voie s’est également dessinée qui associe les émotions et la raison. C’est le parti-pris développé par les théories basées sur l’empathie, comprise dans ce cas non pas comme une émotion ou un sentiment, mais comme un système interactif permettant le décryptage de toute la palette des états affectifs que nous pouvons exprimer tout au long de notre processus de développement.

Conclusion :

Si les diverses approches telles que succinctement présentées ci-dessus peuvent paraître antagonistes, ce qu’elles démontrent avant tout, c’est que le jugement moral n’est pas équitablement réparti entre tous les individus d’une société donnée. Pire encore, des personnes possédant un raisonnement hautement moral, et donc jugées par des tiers comme très ‘fiables’, peuvent très bien se comporter de manière totalement inique et malhonnête. Nous en rencontrons des exemples de plus en plus nombreux dans les infos quotidiennes qui révèlent la couardise de nombreuses personnes ayant occupé des postes à hautes responsabilités. Cette nouvelle délinquance a donné naissance, du côté outre-Atlantique, à l’expression de « criminel à col blanc » et désigne des imposteurs et des escrocs dont les affaires sont devenues tristement célèbres comme ce fut le cas pour Bernard MADOFF et de bien d’autres encore[21].

Ainsi, et contrairement à ce qu’avaient affirmé de nombreux philosophes dont l’influence domine encore le monde des idées, l’hypothèse des marqueurs somatiques d’Antonio DAMASIO suppose que les émotions participent à la raison et qu’elles peuvent assister le processus du raisonnement au lieu de l’entraver.

Les nier reviendrait donc, selon les intéressants travaux d’Antonio DAMASIO, à « se fourvoyer encore plus que lorsque l’émotion nous joue des mauvais tours dans le processus de prise de décision ».

Ceci implique que l’évolution de notre système de raisonnement complexe n’a pu se faire que parce qu’il est une extension du système émotionnel automatique comme le démontrent les données issues de l’imagerie cérébrale mettant en évidence les connexions neurales entre les zones du cerveau subcortical et le néocortex. Dans cette optique, nous pouvons comprendre que la participation indispensable de l’émotion au processus de raisonnement, qui peut être bénéfique ou néfaste, dépend tout autant des circonstances dans lesquelles la décision est prise que du vécu de celui qui décide.

En pratique, cela signifie que l’honnêteté d’un interlocuteur qui nous vend les mérites d’une idéologie à laquelle nous sommes sensés adhérer n’est pas fonction des qualités morales qu’il semble afficher, de son instruction ou de son élocution, mais possède un lien direct avec ce que l’on nomme « l’intelligence émotionnelle »[22] qui peut être parfaitement imitée en toute « fausse innocence »[23] comme nous le révèle l’étude des psychopathies.

Cette « fausse innocence » est caractéristique d’une ‘dissociation’ entre ce que les psychotraumatologues nomment la partie apparemment normale (PAN) et la partie émotionnelle (PE) de la personnalité et a le don de susciter une indignation quasi unanime lorsque nous la constatons chez nos dirigeants, comme ce fut le cas dans l’affaire de notre ex-sinistre du budget sous l’actuel gouvernement (auquel nous pourrions rajouter certains ex-sinistres du précédent gouvernement qui occupaient, soit les mêmes fonctions, soit des postes clefs comme le ministère de l’Intérieur par exemple), mais paradoxalement, cette « fausse innocence » est niée par une large majorité d’entre nous lorsqu’elle est dénoncée chez tout autre individu. Comme si l’exigence de probité ne devait être satisfaite que par les gens que nous nommons au pouvoir au travers du processus d’élection. C’est à croire qu’un bulletin de vote a acquis l’étrange pouvoir de transférer notre capacité de discernement sur les épaules de ceux que nous avons élus pour nous représenter.

Par ailleurs, et selon la thèse défendue par certains philosophes étayant leur réflexion sur les recherches contemporaines en psychologie sociale, tout le mal que notre société peut produire n’a que pour seule origine « l’absence à soi »[24] qui caractérise bon nombre de nos édiles. Développer notre présence à soi (ou conscience de soi) constituerait donc un ‘remède’ aux émissions toxiques diffusées dans notre société par la ‘novlangue’ de ceux qui nous gouvernent et qui établissent des règles, des normes ou des évaluations pour toute la société sous réserve toutefois qu’ils puissent y échapper. Vous avez dit « paradoxe »[25] ?

A suivre…

Philippe VERGNES

[1] Gayannée KÉDIA, La morale et les émotions, Revue électronique de Psychologie Sociale, 2009, No. 4, pp. 47-53, consultable à l’adresse suivante : http://RePS.psychologie-sociale.org/.

[2] CERI – Centre pour la Recherche et l’Innovation dans l’Enseignement – & OCDE, Comprendre le cerveau : la naissance d’une science de l’apprentissage, 2007, p. 14.

[3] Selon une expression citée par Normand BAILLARGEON, professeur en science de l’éducation, Introduction à l’éthique – Science et éthique 4/5.

[4] Les recherches scientifiques actuelles sur l’origine de la conscience et sa localisation distinguent plusieurs types de conscience (de soi, d’objet ou morale), mais qu’une seule de ces consciences soit déficiente et c’est l’ensemble de la personnalité qui se trouve altérée. Bien que cet article ne traite que de la conscience morale et de son développement, il est important de souligner que toutes les consciences sont inexorablement liées entre elles et qu’un faible niveau de l’une indique également un moindre développement des autres. Cependant, et jusqu’à très récemment, le niveau de développement moral des individus n’a que peu intéressé les psychologues qui de ce fait se sont privés d’un élément important permettant une meilleure compréhension de la personnalité et de ses troubles, car l’homme n’est qu’un tout dans son environnement et le jugement moral, fluctuant par rapport au développement moral d’un individu, est une composante cruciale de la vie en société.

[5] D’après Laurent BÈGUE, De la «cognition morale» à l’étude des stratégies du positionnement moral : aperçu théorique et controverses actuelles en psychologie morale. In : L’année psychologique, 1998 vol. 98, n°2, pp. 296-297.

[6] D’après le site : Le cerveau à tous les niveaux, le développement de nos facultés.

[7] D’après une synthèse de l’article de Claudine LELEUX, Théorie du développement moral de Lawrence KOHLBERG et ses critiques (GILLIGAN et HABERMAS) dans Jean-Marc FERRY et Boris LIBOIS (dir.), Pour une éducation postnationale. Bruxelles, 2003, et l’article Wikipédia.

[8] Ibidem.

[9] Selon des études statistiques citées par Antonio DAMASIO dans son livre L’erreur de DESCARTES, p. 74 : « Des études ont montrés qu’à l’âge de 36 ans, quatre-vingt-neuf pour cent des Américains de sexe masculin atteignent le stade conventionnel de jugement moral et onze pour cent le stade postconventionnel ».

[10] Gayannée KÉDIA, La morale et les émotions, Revue électronique de Psychologie Sociale, 2009, No. 4, pp. 47-53, disponible à l’adresse suivante : http://RePS.psychologie-sociale.org/. Pour approfondir ce sujet, voir également le concept de « dissonance cognitive » de Léon FESTINGER présenté dans l’article Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou ».

[11] Cf. Le match : Psychopathe Vs pervers narcissique.

[12] L’adjectif ‘rare’ peut paraître inapproprié pour un public français qui sait que la psychanalyse exerce en France une hégémonie à nulle autre pareil dans les sciences de l’esprit. N’oublions cependant pas que cette discipline est tout simplement anecdotique dans des pays comme les Etats-Unis ou le Canada actuellement leader dans la recherche en psychologie.

[13] Antonio DAMASIO, L’erreur de DESCARTES – La raison des émotions, p. IV.

[14] Le crâne de Phineas GAGE et la barre à mine qui l’a traversé sont conservés au Warren Anatomical Museum de l’université de Harvard. C’est à partir de la reconstitution 3D de sa trajectoire par ordinateur qu’Antonio DAMASIO et son épouse ont commencé à étudier les zones cérébrales impliquées dans le jugement moral.

[15] Ibidem, p. 23. La description de cet accident et de ses suites occupe tout le premier chapitre du livre d’Antonio DAMASIO.

[16] Remarque importante : j’ai longuement développé le concept de dissociation dans le précédent article Quelle prise en charge pour les victimes de violences psychologiques, mais il ne faut pas confondre la dissociation dont souffre les victimes de psychopathe primaire (ou pervers narcissique) avec la dissociation qui caractérise ces derniers. Il existe une gradation dans cette dissociation qui au-delà d’un certain seuil ne semble plus réversible en l’état actuel de nos connaissances et dont les limites sont sans cesse repoussées.

[17] Description : « L’hypothèse des « marqueurs somatiques » d’Antonio DAMASIO est le fondement de toutes les théories des émotions en neurosciences. Tout part du constat expérimental que deux mécanismes (agissant seuls ou de manière combinée) sont à l’œuvre dans une prise de décision : la voie de la raison, qui utilise les connaissances et la logique, et un mécanisme par lequel l’émotion rétrécit le champ de la décision, simplifiant la tâche de la raison. Le souvenir des émotions passées, réactivé par un circuit neuronal qui prend en compte les modifications corporelles liées à l’émotion, va ainsi influencer – marquer – la décision finale en attirant l’attention sur les conséquences à venir ou en interférant avec la raison. Ces marqueurs sont issus de notre mémoire émotionnelle, qui crée peu à peu des catégories (joie, deuil …) reliant l’image d’objets ou d’événements avec des états corporels (somatiques) plaisants ou déplaisants. Le rappel des informations contenues dans ces marqueurs peut être conscient ou inconscient ».

Remarque : La mémoire émotionnelle telle qu’ici mentionnée est également aussi connu en France grâce aux recherches du Dr Muriel SALMONA sur la mémoire traumatique présentée dans l’article Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante.

[18] Dans L’inscription corporelle de l’esprit, Francisco VARELA développe le concept d’« énaction » selon lequel « la cognition, loin d’être la représentation d’un monde prédonné, est l’avènement conjoint d’un monde et d’un esprit à partir de l’histoire des diverses actions qu’accomplit un être dans le monde ».

[19] Cf. Les découvertes d’Élisabeth BLACBURN, biologiste prix Nobel de médecine en 2009 pour ses travaux sur les télomères et la télomérase, et Elissa EPEL, psychiatre, à lire dans le Science & Vie n° 1110 de mars 2010.

[20] Ce dilemme fut posé par la philosophe Judith Jarvis THOMSON dans un article intitulé « Trolley problem » paru au Yale Law Journal, vol. 94, 1985.

[21] Cf. Gérard OUIMET, Criminel en col blanc de grande envergure : Un renard bien cravaté, note 2 du bas de page : « La liste de hauts dirigeants d’entreprise reconnus, au cours des dix dernières années, coupables d’importantes fraudes financières  dans  l’exercice  de  leurs  fonctions  et  condamnés  à  de  lourdes  peines d’emprisonnement  s’avère terriblement  longue… »

[22] Cf. Daniel GOLEMAN, L’intelligence émotionnelle : comment transformer ses émotions en intelligence.

[23] Concept défini par P.-C. RACAMIER dans sa théorie de la perversion narcissique et dont la définition est la suivante : « Désigne une apparence singulière d’innocence, offerte par certaines personnalités à narcissisme pervers, qui parviennent à présenter des clivages internes sans en rien laisser paraître et sans aucunement en souffrir, les faisant “co-agir” et “calfater” par l’entourage. Cette innocence est particulièrement trompeuse et redoutable ; elle signale l’organisation caractérielle d’une perversion narcissique le plus souvent inamovible ; l’air de tranquillité résulte de la triple “impasse” effectuée aux dépens d’autrui par le moi de la fausse innocente : impasse sur son surmoi (la considération pour autrui est privée d’importance) ; impasse sur le clivage (dont le calfatage est assuré à grand frais par les soins d’autrui, qui, lui, ne s’y retrouve plus) ; impasse enfin sur le deuil des illusions narcissiques (la personne étant fermement persuadée d’incarner la petite merveille imaginée par sa mère). Ainsi se réalise pleinement les conditions requises par la perversion narcissique », in Cortège conceptuel, pp. 47-48.

[24] Cf. Michel TERESTCHENKO, Un si fragile vernis d’humanité – Banalité du mal, banalité du bien.

[25] Cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou ».

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