Si vous avez lu ce panneau malgré son interdiction, vous avez été piégé par une injonction paradoxale. Malgré nos connaissances sur les effets de cette forme de communication dans l’étiologie des conflits, nous les négligeons, quand nous ne les ignorons pas, lors de l’analyse des crises qui surgissent au niveau de nos relations à autrui. Et pourtant… nous aurions tout à gagner à mieux connaître cette « chausse-trappe » de la pensée dans lequel nous tombons fréquemment et qui peut avoir des conséquences dramatiques pour ceux qui s’y laissent surprendre.

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu ». [Traduction du Prologue de l’évangile de Jean[1]. Le texte original grec fait mention du terme « Logos » qui est soit traduit par « Verbe », soit par « Parole ».]

Et si la Parole (le Verbe ou le Logos) était aux humains ce que le langage informatique de programmation est à l’ordinateur ?

D’après la Genèse « Dieu créa l’homme à son image », selon cette logique, pourquoi l’homme ne créerait-il pas des « choses » ou des outils à son image à lui (où des représentations qu’il s’en fait) un peu selon le modèle des poupées russes ?

Ce qui voudrait dire que, comme pour l’informatique, le langage (la parole) servirait à créer des programmes psychiques opérants – du style des systèmes d’exploitation ou des logiciels de nos ordinateurs – tout autant qu’un trouble du comportement et/ou des « pathologies » mentales (à l’image des virus informatiques ou d’un « bug » de fonctionnement). Après diverses péripéties, cette « croyance » préfigure désormais certaines approches des sciences humaines dites « intégratives »[2].

L’avènement d’Internet et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) nous ont projetés dans une nouvelle ère qualifiée par certains sociologues « d’âge de la barbarie communicationnelle » : « Quel est le paradoxe contemporain ? Un accroissement considérable de moyens de communication induit peu de communication (au sens de « compréhension »). Pourtant, il s’agit là d’un enjeu décisif pour que nous puissions éventuellement sortir de la barbarie de la communication humaine »[3].

La « compréhension », fruit d’un fonctionnement efficient de nos perceptions/représentations, « enjeu décisif pour que nous puissions éventuellement sortir de la barbarie de la communication humaine », n’est pas l’apanage de l’homme « moderne », bien inséré socialement et ancré dans la « philosophie » de son époque. Bien que la quête de sens soit indispensable au développement de la conscience humaine, si nous nous fions à l’actualité quotidienne et aux nombreux conflits ou événements traumatiques dont elle nous fait part, il semblerait plutôt que ce soit l’incompréhension qui se généralise dans notre société. Autrement dit, au lieu de sortir de « l’âge de la barbarie communicationnelle », nous nous y enfonçons. Ce qui signifie de facto que notre « machine symbolique » est perturbée par des aléas que nous maîtrisons mal, voir pas du tout, avec pour conséquence une perte de sens. L’absence de mise en sens est confusiogène et révèle une forme de « dégénérescence » (régression, involution) qui pourrait conduire certains d’entre nous aux frontières de la folie si, en réponse à l’anxiété que le non-sens génère, nous n’élaborions pas des défenses intrapsychiques que les psychologues, psychanalystes ou autres thérapeutes ont identifiées sous l’appellation de défenses primaires (qu’il est nécessaire de connaître pour saisir l’ampleur des dérives de notre société actuelle).

La question qui se pose alors est de savoir comment ce processus « dégénératif » se propage et quel peut-être le dénominateur commun interactionnel par lequel toutes les organisations sociales (familles, entreprises, institutions, états, etc.) peuvent en être infectées ?

Nous savons depuis longtemps déjà, grâce notamment aux travaux d’Aristote sur les sophismes et la logique formelle, qu’il n’est pas toujours aisé de parvenir à se comprendre et à s’entendre. Certains allant même jusqu’à faire usage de procédés rhétoriques, tels que ceux qu’Arthur Schopenhauer qualifiait de « dialectiques éristiques » dans son petit traité sur « L’art d’avoir toujours raison », comme des poignards dont la pointe peut tuer sans se salir les mains.

Toutefois, si la rhétorique sophistique permet de prendre l’avantage sur un adversaire en le manipulant (ou en manipulant l’interprétation des faits), certains procédés sont plus particulièrement pernicieux et leurs impacts délétères sur notre cerveau n’ont que récemment été mis en évidence. Lorsqu’ils trouvent le climat propice à leur plein accomplissement, ils transforment un être humain en zombie le rendant tributaire d’une relation d’emprise[4]. À ce titre, ils constituent un crime parfait également dénommé « meurtre psychique » ou parfois « meurtre d’âme ». La victime est physiquement présente, mais dévitalisée, « morte » intérieurement ; privée de ses capacités d’analyse, de son esprit critique et de son libre arbitre, rendue incapable de discernement, en proie à la peur, au doute et à la culpabilité. Bref, « décervelée »[5].

Du simple individu, personnellement et intimement ciblé par ces techniques de soumission, aux groupes et à la population, ces tactiques suivent un même processus. Seules varient, la fréquence, l’intensité et la durée de l’exposition d’un sujet à ces méthodes coercitives.

D’un point de vue sociétal, ces « pressions » se manifestent insidieusement de plus en plus violemment sous diverses formes : idéologie (souvent sectaire), propagande (rebaptisée lobbying), infantilisation des programmes télés (télé réalité, etc.), publicité[6] et marketing stratégique ou neuromarketing, appauvrissement des débats de société (le conflit est privilégié au détriment de l’échange dans le respect des opinions de chacun : il faut que les gens se « fritent » pour faire de l’audimat), l’intolérance et l’incivilité se généralisent (sous couvert de la liberté d’expression), etc. Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre ces moyens modernes de « décervelage » public et les techniques de manipulation des foules du siècle dernier[7]. Toutefois, toutes ces manœuvres déployées dans le but de « domestiquer » (« moutonner ») le bon peuple sont intentionnelles et répondent à une activité consciente et préméditée de leurs auteurs, mais il en est d’autres qui font appel à un registre inconscient de la psyché humaine et émanent d’une « défense de survivance »[8] qu’il importe de connaître, car c’est sur la compréhension de cet inconscient que sont désormais construites les techniques modernes de manipulation des foules.

Cette « défense de survivance » s’active chez un locuteur dans des situations, perçues par lui comme potentiellement dangereuses, menaçantes et/ou angoissantes. Génératrice de conflits, elle paralyse la pensée et provoque des dissociations mentales (d’où l’intérêt de l’appel à la peur et à l’émotionnel qui se sont très nettement généralisés dans tous nos médias). C’est-à-dire qu’elle fonctionne comme un réflexe de survie protégeant l’intégrité psychique du sujet (ou de l’équilibre mental auquel il est parvenu) en mettant en place des mécanismes de protection complexes qui s’expriment essentiellement par les défenses primaires, telles que déjà évoquées, et sur lesquelles viennent se greffer un système non moins complexe de communication paradoxale, objet de cet article.

Dès lors, et dans un premier temps, comment reconnaître cette communication paradoxale et quel peut-être son impact sur nous lorsque nous sommes les destinataires de ce type de message ?

Précisons en aparté que les paradoxes constituent bien souvent une forme involontaire de manipulation (d’autrui, des foules ou… de soi-même) qui dans la majorité des cas passe totalement inaperçue du fait de leurs caractéristiques intrinsèques. Ils ne sont pas tous nuisibles et tendent vers une double polarité. D’un côté, ils sont au service d’une profonde réflexion, d’un jeu de l’esprit ou d’un « brainstorming » à l’origine de nombreuses découvertes majeures : ils participent à l’élan créatif de notre Univers ; d’un autre, agents de déliaison ou de disjonction, ils peuvent être déstructurant au point de rompre les liens interindividuels[9] favorisant ainsi la montée de l’individualisme dans notre société. Il apparaît donc opportun de pouvoir distinguer l’une ou l’autre de ses deux formes d’injonctions paradoxales afin de trier le bon grain de l’ivraie, car entre vice et vertu, frein ou moteur de l’action, « la valeur heuristique du paradoxe réside dans sa capacité à interroger, remettre en cause, pointer les incohérences ou les mystères d’un raisonnement, d’une opinion, d’une situation, d’un problème »[10].

De nombreuses disciplines se sont penchées sur les paradoxes et il va de soit que du point de vue où chacune se situe, toutes n’ont pas le même regard sur cette spécificité du langage, mais ce qui nous intéresse ici sont les paradoxes « serrés » qui concernent « l’effort pour rendre l’autre fou », c’est-à-dire les contraintes paradoxales, doubles contraintes (traduction de « double-bind ») ou les paradoxes pragmatiques.

Historique de la double contrainte :

Nous devons la découverte et les premières études sur les contraintes paradoxales à l’École de Palo-Alto, fortement influencée par la cybernétique, qui a bouleversé les conceptions de la psychiatrie traditionnelle et contribué au développement des thérapies familiales et des thérapies brèves systémiques.

En 1956, Grégory Bateson et son équipe firent paraître un article intitulé « Vers une théorie de la schizophrénie »[11] où ils développèrent une thèse basée sur l’étude et l’observation de la communication, verbale et non-verbale, dans les familles de schizophrènes. Leurs recherches aboutirent à mettre en évidence ce qui peut-être considéré comme un « bug » du langage qu’ils dénommèrent « double-bind ». Selon l’hypothèse développée par ces chercheurs, ce sont ces doubles contraintes, répétées des dizaines de fois par jours dans les interactions familiales, qui seraient l’un des principaux facteurs contribuant à développer une schizophrénie (à la « révéler » et/ou la réveiller).

Durant près de deux décennies, cette théorie convainquit de nombreux praticiens avant qu’elle ne soit délaissée au profit des découvertes réalisées dans le domaine de la génétique sans toutefois que nous n’ayons jamais découvert le gène de la schizophrénie[12].

Nous assistons de nos jours à un timide retour de cette approche dans le champ thérapeutique qui, comme le soulignait déjà Grégory Bateson, s’applique à tous les domaines de la vie. C’est aussi, comme nous le verrons, plus loin, la conclusion de quelques psychanalystes qui se sont penchés sur ce problème. Il ne faudrait cependant pas tomber dans l’excès qui consiste à croire que puisqu’il y a des paradoxes partout, il n’y en a nulle part. Quelques définitions s’imposent donc, mais avant cela il nous faut préciser ce que sont les doubles contraintes au regard des paradoxes (ou injonctions paradoxales).

Trois caractéristiques permettent d’identifier un paradoxe : la première est que tout paradoxe naît de la contradiction, la deuxième tient au fait qu’un paradoxe crée une situation dans laquelle le choix est interdit et enfin la troisième réside dans la structure autoréférentielle du paradoxe[13].

Les sciences humaines différencient également trois catégories de paradoxes : les paradoxes logiques (ou antinomies), les paradoxes sémantiques et les paradoxes pragmatiques. C’est à cette dernière catégorie qu’appartiennent les doubles contraintes. C’est donc à elle que nous nous intéressons plus particulièrement dans cette présentation.

Définition du « double-bind » selon l’école Palo-Alto[14] :

La double contrainte, forme très pernicieuse d’injonctions paradoxales, a été initialement étudiée par  Bateson, notamment  dans  le  cadre  psychiatrique. Les éléments  qui composent une double contrainte peuvent être décrits de la manière suivante :

  • Deux ou plusieurs personnes sont engagées dans une relation intense qui, pour l’une d’elles au moins, a une grande valeur psychologique. Les situations caractéristiques de relations intenses sont multiples : relations de couple, relations parent-enfant, dépendance matérielle et psychologique, fidélité à une cause, une norme, une idéologie, engagement professionnel, etc. (la politique et l’entreprise sont dont également concernées).
  • Dans un tel contexte, chargé émotionnellement, un message est émis et structuré de telle manière que :
  1. a) il affirme quelque chose ;
  2. b) il affirme quelque chose sur sa propre affirmation ;
  3. c) ces deux affirmations s’excluent.
  • Enfin, le récepteur du message est mis dans l’impossibilité de sortir du cadre fixé par ce message, soit par une métacommunication (qui constituerait une critique inacceptable), soit par le repli (si sa position de pouvoir lui interdit la critique).

Que le message apparaisse comme dénué de sens n’est pas ce qui importe le plus. Il possède, en  revanche, une réalité pragmatique beaucoup plus redoutable : on ne peut pas ne pas y réagir, mais on ne peut pas non plus y réagir de manière adéquate (i.e.  non paradoxale) puisque le message est lui-même paradoxal. Dès lors, un individu pris dans une double contrainte est dans une situation très inconfortable et ne peut que : soit se sentir « puni » (ou au moins coupable) s’il décèle la double contrainte, soit passé pour « fou » s’il insinue qu’il y a discordance entre ce qu’il voit et ce qu’il « devrait » voir. Grégory Bateson résume cette situation ainsi : « Vous êtes damné si vous le faites, vous êtes damné si vous ne le faites pas ». C’est l’expression d’une logique perdant-perdant.

Dans la durée, seules trois issues sont possibles (du point de vue palo-altiste) qui dépendent largement du  système de pouvoir en place :

  • ressentiment et repli si le(s) destinataire(s) se trouve(nt) en position de faiblesse avec instauration « d’un jeu sans fin »[15] dans lequel les protagonistes se retrouvent prisonniers d’un jeu qu’ils ont eux-mêmes créé et qu’ils contribuent à reproduire ;
  • conflit, si le rapport de force est plus égalitaire ;
  • fin de la relation (le récepteur « démasque » le paradoxe et met fin à la relation). Il est clair que beaucoup de situations rendent cette dernière solution impossible et mettent donc le destinataire dans une situation littéralement « folle », car il se trouve dans une position « basse » lui interdisant de métacommuniquer.

Au travers de cette définition, nous pouvons très bien percevoir l’utilité d’une représentation communicationnelle des paradoxes qui peut être intéressante à mobiliser dans différents contextes. C’est ce que font de plus en plus à l’heure actuelle certains auteurs qui tentent d’expliquer les pressions managériales que les salariés subissent dans les organisations du travail et les risques psychosociaux qui s’en dégagent (de nombreuses études – ouvrages, essais ou autres – sont désormais disponibles sur le sujet des RPS[16] qui peuvent conduire au suicide d’un salarié[17]).

Si cette définition des contraintes paradoxales fait consensus dans les milieux psys, la psychanalyse, quant à elle, ne s’est guère intéressée à l’étude des paradoxes. Certaines de ses théories n’en sont d’ailleurs pas exemptes (il en va de même pour les systémiciens, théoriciens et découvreurs de la double contrainte). Cependant, les quelques psychanalystes qui se sont penchés sur ce problème interprètent cette forme de communication comme un déni d’altérité. Déni qui serait à l’origine de la « chosification » (« l’objétisation » ou l’exploitation) d’un être humain par un autre être humain qui, selon le philosophe Primo Levi, serait une expérience « non-humaine »[18].

L’approche psychanalytique des constructions sémantiques paradoxales ne manque cependant pas d’intérêts, car si elles touchent le domaine particulier des maladies mentales, leur influence se fait sentir dans toutes nos institutions comme le souligne fort bien Harold Searles, le premier psychanalyste à avoir étudié cette forme de communication. Dans son article intitulé « L’effort pour rendre l’autre fou », H. Searles précise que : « Parmi tous les facteurs étiologiques de la schizophrénie, facteurs assurément complexes et, de plus fort variables d’un cas à l’autre, on découvre qu’intervient souvent – je dirais même régulièrement – un élément spécifique. D’après mon expérience clinique, l’individu devient schizophrène, en partie, à cause d’un effort continu – largement ou totalement inconscient – de la ou des personnes importantes de son entourage, pour le rendre fou ». Puis plus loin, détaillant les différents modes sur lesquels on peut rendre l’autre fou : « selon moi, on peut dire de manière générale que l’instauration de toute interaction interpersonnelle qui tend à favoriser un conflit affectif chez l’autrequi tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires de sa personnalité – tend à le rendre fou (c’est-à-dire schizophrène) ». Et enfin, citant le docteur en médecine et psychanalyste hollandais Joost Abraham Mauritz Meerloo (1903 – 1976) pour son ouvrage sur « Le viol de l’esprit : La psychologie du contrôle de la pensée, menticide et lavage de cerveau »  paru en 1956 et réédité en 2009 (non traduit en français) : « Le sujet que je traite ici n’est pas sans rapport avec un tout autre domaine de l’activité humaine, celui de la politique internationale et de la guerre. Je fais allusion au lavage de cerveau et autres techniques du même genre. En lisant le livre fort intéressant que Meerloo a récemment écrit sur la question, “le Viol de l’esprit”, j’ai souvent été frappé par de nombreuses analogies entre les techniques de lavage de cerveau qu’il décrit – conscientes et délibérées – et les techniques inconscientes (ou largement inconscientes) que l’on découvre à l’œuvre dans l’expérience présente et passée des schizophrènes, techniques qui visent à entraver le développement du moi et à saper son fonctionnement… ».

Cet élément spécifique : les interactions interpersonnelles qui tendent à faire agir les unes contre les autres différentes aires de sa personnalité (provoquant ce que les psychosociologues appellent la dissonance cognitive) sont les contraintes paradoxales ou les paradoxes pragmatiques.

Ceci précisé, nous n’aurons aucun mal à comprendre que ce type de communication rend littéralement « fou » en sachant que la répétition des contraintes paradoxales génère une dissociation mentale. Pour les palo-altistes, cette dissociation se manifeste entre le langage digital (cerveau gauche, rationnel) et le langage analogique (cerveau droit, émotionnel), soit une dissociation verticale de notre cerveau ; et pour les psychanalystes, elle s’effectue entre inconscient et conscient, soit une division horizontale de nos processus mentaux[19]. C’est ici et dans cette distinction qu’il conviendrait probablement de resituer les querelles interdisciplinaires entre courant systémique et psychanalyse.

Quel que soit la dissociation (horizontale et – ou [ ?] – verticale) ce qu’il faut en retenir, c’est que palo-altistes et psychanalystes s’accordent pour dire que les personnes soumises à ce type de communication connaissent des états de conscience altérée, plus communément appelés états dissociatifs et qui sont caractéristiques de traumatismes psychiques connus également en psychotraumatologie par les victimologues sous le nom de traumatismes DESNOS ou traumatismes complexes (de type II) similaires aux états de stress post-traumatique (de type I) généré dans le cas d’un événement provoquant un syndrome de STOCKHOLM. Ce dernier résulterait de l’intensité du traumatisme subit, alors que pour un trauma de type II, seraient en cause la fréquence (la répétitivité) et la durée de l’agression. Un consensus interdisciplinaire se dégage donc de l’étude de l’impact des contraintes paradoxales que l’on retrouve aussi à l’œuvre dans diverses formes de maltraitances : violence psychologique, harcèlement moral, mobbing, bullying, manipulation destructrice, discrimination, etc., sans que ne soit spécifiée la source de ce « mal ».

Pour compléter le tableau dressé sur le « double bind » (incorrectement traduit par « double lien » ou « double contrainte » selon P.-C. Racamier) rappelons en ici sa définition psychanalytique : « Dans les organisations psychotiques (schizophréniques) […] une attaque subtile et constante est dirigée contre les affects, les représentations et les processus de la pensée. Tel est le sens des communications ou transactions que l’école de Palo-Alto a décrites avec un soin si naturaliste. À peine est-il besoin de rappeler en quoi consiste par exemple la stratégie du double-bind. Si le terme en est difficilement traduisible, la stratégie en est désormais connue. Elle implique deux personnes (au moins), dont il faut admettre que l’une, en position de victime piégée, dépend psychologiquement de l’autre, en position de piégeur ; le piège vise à rendre cette dépendance absolue ; il consiste à formuler de manière explicite une injonction donnée, et, par un message parallèle et voilé, une injonction complètement contradictoire avec la première, et cela de telle sorte qu’il soit impossible d’apercevoir la contradiction et de s’y soustraire […]. Ces sortes de manœuvres, qui peuvent être complexes et subtiles, produisent d’ordinaire un effet spécifique, fait surtout de confusion, dans les affects et dans la pensée. Et pour cause : le moi du piégé est saisi dans une contradiction qui le fascine et le sidère »[20]. En résumé : « le paradoxe se définit comme une formation psychique liant indissociablement entre elles et renvoyant incessamment l’une à l’autre deux propositions ou impositions qui sont inconciliables et cependant non opposables »[21].

Cette grille de lecture, appliquée à tous les secteurs de notre société, nous permet de mieux comprendre les difficultés que nous éprouvons à l’heure actuelle partout dans le monde, car ceux qui diffusent cette technique de communication sont ceux-là même qui organisent le Nouvel Ordre Mondial du capitalisme marchand et du libre-échange sans limite.

Dès lors, une question inévitable se pose, comment briser le cercle infernal dans lequel la double contrainte emprisonne et paralyse notre pensée (la « piège », interdisant de facto notre libre arbitre ou notre conscience de se prononcer « librement ») ?

Dans un premier temps, il convient de les identifier.

Plusieurs classifications existent et il serait difficile d’en rédiger ici une synthèse. Le lecteur intéressé par cette problématique pourra toutefois s’en référer à l’ouvrage de Jean-Curt Keller cité en référence dont est extraite cette liste choisie pour la praticité de son utilisation dans la vie courante (la plupart sont surtout à usage clinique et plutôt réservées aux praticiens).

Typologie des paradoxes pragmatiques[22] :

Les chercheurs du Brief Therapy Center du Mental Research Institute de Palo Alto ont établi une classification d’injonctions autoréférentielles et interactionnelles, comprenant cinq types :

1° Premier type : « sois spontané ! » La personne tente de se contraindre à faire ce qui ne peut survenir que spontanément.

2° Deuxième type : « évite de penser à ce qui te fait peur ! » La personne tente de surmonter la crainte d’un événement en développant des conduites d’évitement.

3° Le troisième type est « ne me traite pas comme si j’étais en position d’infériorité ! » Il concerne des situations d’interaction dans lesquelles une personne tente de parvenir à un accord dans le conflit. La personne fait pression sur l’autre pour qu’elle accepte de se comporter selon son désir. Les conflits de couple, les conflits du domaine de l’éducation, les conflits du travail, etc. relèvent souvent de ce type.

4° Le quatrième type est « je voudrais que tu veuilles faire cela ! » La personne tente d’obtenir de l’autre ce qu’elle veut sans avoir à le lui demander directement. C’est le paradoxe de l’aide imposée dont les obligations de soins de certains délinquants sont un parfait exemple.

5° Le cinquième type d’injonction est « ta défense prouve ta faute ! » Toute tentative de se défendre par la personne mise en cause confirme les soupçons de son accusateur. Cette situation éminemment interactionnelle se rencontre dans les groupes où peuvent flotter des soupçons de jalousie.

Il va de soit que chaque expression définissant un type de paradoxe n’est pas univoque. Par exemple, le troisième type de paradoxe formulé par « ne me traite pas comme si j’étais en position d’infériorité ! » peut aussi se concevoir par la locution : « faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ! » qui trouve des applications très courantes dans notre société, notamment dans les domaines de la politique et des entreprises.

Identifier une contrainte paradoxale est le nœud gordien qu’il conviendra de dénouer (ou de trancher) soit en empruntant l’une des trois issues possibles tel que cité précédemment, à savoir : le repli, le conflit ou la fin de la relation, soit, après avoir démasqué le paradoxe, tenter d’en faire prendre conscience au « paradoxeur » (faiseur de paradoxes). Cette dernière solution n’est cependant pas aisée, car si sur son versant « positif », prendre conscience de ses propres paradoxes est un « acte de pensée » (noèse) qui favorise la réflexion et l’émergence d’une solution (acte de création), à l’opposée, nous devons nous confronter à la « défense de survivance » du paradoxeur dont la résistance est particulièrement difficile, voire « impossible », à briser. Ce qui nous ramène à l’une des trois issues citées par Paul Watzlawick et freine, quand elle ne l’interdit pas, la réflexion nécessaire à l’éveil des consciences.

Cependant, nous ne devrions pas sous-estimer le bénéfice vital que nous apporte ce décodage parce qu’en tout état de cause : « Une injonction paradoxale démasquée est une contrainte paradoxale manquée »[23]. C’est-à-dire que décryptées, les doubles contraintes perdent leur nocivité ce qui, compte tenu de leurs qualités intrinsèque et extrinsèque, permet une meilleure compréhension interindividuelle (de soi et d’autrui). Compréhension qui, comme nous l’avons vu en introduction, est l’une des conditions sine qua non pour sortir de l’âge de la barbarie communicationnelle.

Cette identification faîte, il nous reste à comprendre par quel mécanisme ces paradoxes pragmatiques se propagent dans les organisations au point d’en « paralyser » le fonctionnement et les rendre inefficaces ou « folles ».

C’est relativement simple et cela constitue la quatrième et la plus courante des issues empruntées pour contourner la difficulté imposée par une contrainte paradoxale sans avoir à y faire face : quiconque a reçu un conflit qui n’est pas le sien n’aura qu’un seul désir, c’est de le refiler à quelqu’un d’autre, telle une patate chaude (excret)[24], pour s’en dégager (et s’en déresponsabiliser). La dynamique en œuvre est celle de l’extension et de la diffusion de plus en plus loin. Cette exportation est redoutable parce qu’elle se propage et se répand en se colportant d’hôte en hôte, rendant de plus en plus difficile et aléatoire le fait de remonter à la source du problème. Cette expansion tend à généraliser l’incompréhension qui finit par gangrener toute l’institution dès lors porteuse d’un « virus » potentiellement mortel générateur de stress et favorisant un climat où règnent l’ostracisme, la mise à l’écart, les situations de « bouc émissaire », de « souffre-douleur » ou de « tête de Turc », etc. C’est le principe de l’expulsion des conflits tel que théorisé par la troisième topique psychanalytique de Paul-Claude Racamier (cf, article 1, 2, 3 et 4). Topique qui associe l’intrapsychique de la psychanalyse à l’interpsychique des palo-altistes tout en les enrichissant mutuellement.

Précisons pour conclure que la communication paradoxale est aussi désignée sous les terminologies de communication déviante ou perverse[25], qui se présente sous forme d’énoncé vague, ambiguë, illogique et idiosyncratique[26] dans lequel s’expriment également la mystification[27] et la disqualification[28]. Toutefois, seuls les paradoxes posent des problèmes d’identification. Cette communication paradoxale, déviante ou perverse est pathogène en ce qu’elle annihile et inhibe la pensée créatrice porteuse de solutions (soit nos capacités d’analyse, notre esprit critique, nos facultés de discernement et donc, notre libre arbitre). Or, « La créativité naît de contraintes dominées et transcendées »[29].

Nous n’avons abordé que partiellement les conséquences de « l’anéantissement » provoqué par les contraintes paradoxales qui s’exprime à leur paroxysme par des traumatismes complexes de type II. Il serait toutefois illusoire de croire que cette communication déviante, cet « effort pour rendre l’autre fou », n’ait aucun impact, à moindre échelle, sur tout individu. Nous en observons tous les jours les effets. Ils se traduisent socialement par « l’effet mouton de Panurge ». Ceux qui analysent l’évolution des modes de communication (ne seraient-ce que depuis l’avènement d’Internet et de la téléphonie mobile) ne peuvent que constater le « délitement » observé de notre « tissu » social. Proportionnellement à cette érosion des liens intra- et interpsychiques, résultat d’une communication paradoxale non démasquée et propagée par nos politiques et nos médias, s’instaure peu à peu une situation d’emprise qu’une psychologue, spécialisée dans les problématiques des entreprises (RPS), le harcèlement moral et le suicide au travail, a pu requalifier de « totalitarisme rampant »[30].

Je terminerai ce billet en citant Mary-Catherine Bateson, fille de Grégory Bateson : « La double contrainte décrit une distorsion parfois pathogène que l’on peut découvrir dans la communication lorsqu’on l’envisage d’une certaine manière ; mais pour comprendre la double contrainte, il est nécessaire d’apprendre une nouvelle façon de penser la communication, qui repose sur une épistémologie des relations qui est à la base à la fois de la pathologie et de la créativité – ou plutôt désapprendre une épistémologie que la plupart d’entre nous considèrent comme allant de soi. […] L’humour et la religion, l’art et la poésie restent mystérieux, mais peuvent s’avérer essentiels pour l’espèce humaine parce que notre existence sur cette planète est en elle-même une double contrainte et que les doubles contraintes peuvent déclencher la prise de conscience tout autant que le conflit »[31].

Philippe Vergnes

N.B. (1) :

Le choix de rédiger ce long billet d’un seul tenant n’était pas sans risque compte tenu des précisions qu’il m’aura été nécessaire d’ignorer pour ne pas compliquer outre mesure ce texte. Il m’est apparu utile vis-à-vis de l’importance de ce sujet, auquel il me faudra me référer pour développer un concept majeur à connaître au niveau des individus, des groupes et des sociétés afin de comprendre l’immobilisme et la résignation dans lesquels la plupart des gens semblent s’enfermer en réponse aux difficultés croissantes que nous rencontrons à l’heure actuelle. Je fais référence ici à la relation d’emprise telle que succinctement évoquée dans cet article et qui fera l’objet d’un prochain exposé.

N.B. (2) :

La référence au “pouvoir” et aux “crises” dans le titre de cet article n’a pas été évoquée explicitement lors de cet écrit. Ce lien est pourtant « intuitivement » perçu par tous ceux qui connaissent le principe, très paradoxal, de la création monétaire basée sur le crédit[32]. De par la place que l’argent occupe dans notre société, ce paradoxe contraignant (donc conflictogène puisqu’irrésolu) régit l’ensemble de nos rapports sociaux. Le paradoxe culturel qui en résulte pourrait se formuler ainsi : « l’idéologie contemporaine prône plus de liberté en aliénant toute pensée critique qui la réfute ».

[1] Prologue de l’évangile de Jean.

[2] « À l’instar de la psychologie cognitive, la psychopathologie cognitive aborde les troubles émotionnels en se basant sur le modèle de traitement de l’information. Ainsi, ces dysfonctionnements pourraient se manifestait dans différentes étapes du traitement de l’information : attention, évaluation et mémoire. » Extrait de « Psychopathologie et neurosciences. Questions actuelles de neurosciences cognitives et affectives », sous la direction de Salvatore Campella et Emmanuel Streel, p. 20.

[3] Edgar Morin, « L’enjeu humain de la communication », in « La communication, états des savoirs », ouvrage coordonné par Philippe Cabin et Jean-François Dortier, éditions Sciences Humaines, Paris Seuil, 3ème édition 2008, p. 30 et 31.

[4] La notion de « relation d’emprise » est peu connue. L’idée commence à se frayer un chemin depuis peu et elle est souvent confondue avec le concept de pulsion d’emprise. L’un des premiers à en avoir esquissé le contour est le psychanalyste Roger Dorey dans son article intitulé « La relation d’emprise », paru dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 24, 1981, p. 117-140. La communication paradoxale est au cœur de la relation d’emprise.

[5] Les termes « décervelé » et « décervelage » font partie de la néologie de Paul-Claude Racamier en référence à la machine à décerveler d’Alfred Jarry dans sa pièce de théâtre : UBU ROI.

[6] Lire à ce sujet la déclaration « surprenante » de l’ex-pdg de TF1, Patrick Le Lay, sur « du temps de cerveau humain disponible ».

[7] De très nombreux livres, essais et études ont été consacrés à l’analyse de ces subterfuges et des dérives que les techniques de manipulation ont entrainées (cf. « Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie » et « Crystallising public opinion » – non traduit en français – d’Edward Bernays, double neveu de S. Freud – l’histoire est assez cocasse – dont Joseph Goebbels en fit un livre de chevet, ministre du Reich à l’éducation et à la propagande sous le régime d’Hitler, ou encore « Le viol des foules par la propagande politique » de Serge Tchakhotine, « La fabrication du consentement, de la propagande médiatique en démocratie » de Noam Chomsky et Edward Herman, etc., etc., etc.)

[8] Cf. Paul-Claude Racamier, « Souffrir et survivre dans les paradoxes », in Revue Française de psychanalyse n° 55, 1991/3. La « défense de survivance » est une des défenses primaires mises en évidence par la psychanalyse.

[9] … (ou interpsychique) et intrapsychique. Les paradoxes « serrés » (ou « fermés ») provoquent aussi ce que certains praticiens nomment une dissociation. Sujet, au combien important pour comprendre les ressorts des manipulations modernes auxquelles nous sommes journellement exposées, qui sera traité dans un prochain article.

[10] Véronique Perret et Emmanuel Josserand (sous la direction de), Le paradoxe : Penser et gérer autrement les organisations, 2003, p. 5.

[11] Grégory Bateson, « Vers une théorie de la schizophrénie ».

[12] Cette idée, héritée de la croyance du « tout génétique », bien qu’ayant encore court dans certain milieu, n’a plus de raison d’être aujourd’hui et est remise en cause par les récentes découvertes en  épigénétique concernant la méthylation de l’ADN (cf. Élisabeth Blackburn, prix Nobel de médecine en 2009, « Épigénétique, nos états d’âme modifient notre ADN » ou encore l’article page 16 intitulé « Nature et culture, innée et acquise » sur Moshe Szyf, pionner de l’épigénétique, parue dans la revue en-tête de l’Université Mc Gill au CANADA). Quoi qu’il en soit, les recherches les plus avancées en sont, de nos jours, à étudier les liens entre l’innée et l’acquis dans des relations d’interdépendances et de coévolutions.

[13] Véronique Perret et Emmanuel Josserand (sous la direction de), op. cit., 2003, p. 6 à 9.

[14] Paul Watzlawick et al., Une logique de la communication, p. 212-213.

[15] Ibid., p. 54.

[16] Extrait de la page Internet du Ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation Professionnelle et du Dialogue Social : « Un état de stress survient lorsqu’il y a déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face (Ndla : cette définition correspond à une description simplifiée des contraintes paradoxales, sans toutefois les nommer explicitement, entraînant une dissociation – ou déséquilibre – mentale). Bien que le processus d’évaluation des contraintes et des ressources soit d’ordre psychologique, les effets du stress ne sont pas, eux, uniquement de même nature. Ils affectent également la santé physique, le bien-être et la productivité ».

[17] Pour information cf. Vincent de Gaulejac, la vidéo de présentation (version courte, mais surtout la version longue) de son livre Travail, les raisons de la colère où il consacre toute une partie sur « Les sources du mal-être » au travail dont le chapitre central porte sur les contraintes paradoxales, l’organisation paradoxante et le système d’emprise qu’elle génère ainsi que son interview. Du même auteur, voir également L’emprise de l’organisation et le Livre blanc du stress au travail sur le site du Ministère du travail.

[18] « Le sentiment de  notre  existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme ». Primo Levi, citation extraite de son livre témoignage Si c’est un homme.

[19] Paul Watzlawick, Le langage du changement, élément de communication thérapeutique, p. 46.

[20] Paul-Claude Racamier, « Entre humour et folie », in Revue Française de Psychanalyse, vol 37, n° 4, 1973.

[21] Paul-Claude Racamier, « Souffrir et survivre dans les paradoxes », Revue Française de Psychanalyse, 1991/3.

[22] Jean-Curt Keller, cf. l’ouvrage Le paradoxe dans la communication et son l’article « Les paradoxes et ses rapports avec les problèmes humains ». Cette typologie exclut les paradoxes logiques (antinomies) et les paradoxes sémantiques qui ne sont pas pathogènes.

[23] Citation personnelle inspirée de l’ouvrage L’alchimie des talents de Catherine Foix, Yves Blanc et Mathieu Maurice.

[24] « Désigne tout élément psychique activement évacué à l’extérieur d’une psyché individuelle, qui s’en désolidarise et s’en débarrasse […] leur « transport » (transfert) est assuré par identifications projectives, expulsion en dilemmes et impositions paradoxales ; reçus par l’entourage (généralement à son insu) ils s’y comportent le plus souvent comme des poisons ou des parasites. » Paul-Claude Racamier, Cortège conceptuel, 1993, p. 39.

[25] Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, chap. 4 « La communication perverse », 1998, p. 117 à 138. Les travaux de Marie-France Hirigoyen ont fortement contribué à l’adoption de la loi de 2002 contre le harcèlement moral au travail.

[26] Stephan Hendrick, « Famille de schizophrènes et perturbations de la communication. La “communication déviante” : le point de la recherche et son apport à la théorie familiale systémique », Thérapie familiale 2002/4, Volume 24, p. 387-410.

[27] Définition CNRTL :

  1. Action de tromper, de berner (quelqu’un de naïf), généralement pour s’amuser à ses dépens. Synonyme : blague, canular, farce, fumisterie, etc.
  2. Action d’abuser (une personne ou une collectivité) en déformant, en embellissant la réalité. Synonyme : duperie, falsification, tromperie.

La mystification est une technique de manipulation courante également connue sous l’appellation « lecture de pensée » : votre interlocuteur connaît mieux que vous quelles peuvent être vos intentions. D’un point de vue psychanalytique, la mystification suppose une disqualification de l’autoperception qui pourrait se formuler ainsi : « ce vous sentez (ressentez) est faux, je peux vous dire ce que vous devez sentir, ce que vous sentez vraiment » (René ROUSSILLON, « Paradoxes et situations limites de la psychanalyse », p. 33). Il va de soi que pour être pleinement efficace la mystification doit s’exprimer en situation de double contrainte.

[28] Définition CNRTL :

Action de disqualifier; son résultat.

  1. Discrédit, dénigrement de la réputation de quelqu’un ou de quelque chose.
  2. Désavantage.

Pour les paradoxalistes (psychanalystes spécialistes dans l’étude des paradoxes), « la disqualification est une antireconnaissance, elle surgit de la non-prise en compte du désir de communiquer de l’un des deux locuteurs par l’autre. La disqualification signifie au sujet disqualifié que, concernant quelque chose qui le touche de près, il n’a rien à en dire, il n’a pas à en communiquer quoi que ce soit, mieux, il n’a pas à en penser quoi que ce soi. Globalement, elle lui signifie qu’il n’est rien » (René ROUSSILLON, « Paradoxes et situations limites de la psychanalyse », p. 34). Tout comme pour la mystification, la disqualification est consubstantielle à la communication paradoxale.

[29] « La fécondité paradoxale de la double contrainte », in « L’alchimie des talents ».

[30] Ariane Bilheran, Tous des harcelés ?, Paris : Armand Colin, 2010, 160 p.

[31] Mary-Catherine Bateson, préface du livre La double contrainte – L’influence des paradoxes de Bateson en sciences humaines paru suite au colloque organisé à l’occasion du cinquantenaire de l’article de son père « Vers une théorie de la double contrainte », 2008, p. IX et X.

[32] Article d’André-Jacques Holbecq paru sur Agoravox, « Ce qu’il faut au moins savoir sur la création monétaire ».

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