Passée dans le langage courant, notamment grâce à l’impact médiatique des articles, émissions, débats et conférences dédiés à ce sujet, l’expression « pervers narcissique » a gagné le grand public. Mais que savons-nous au juste de cette théorie ?

Une relecture du concept qui offre une nouvelle approche des évènements sociaux et des crises de plus en plus fréquentes que nous traversons.

Un complément d’information utile à tous, même et surtout pour toutes celles et tous ceux qui s’imaginent être à l’abri de ces personnalités difficiles et du processus destructeur qu’elles insufflent à notre société.

Au-delà de l’actualité événementielle qui rythme l’audimat, il est assez surprenant qu’un thème tel que celui-ci, d’ordinaire réservé aux revues ou magazines spécialisés, soit si abondamment traité dans les médias d’actualité destinés à un large public. C’est tout d’abord le journal Le Nouvel Observateur qui a allumé la mèche avec une enquête sur « Les manipulateurs de l’amour » paru dans son n° 2463 du 19 au 25 janvier 2012. Cet hebdomadaire récidiva au mois de mars 2012 en leurs dédiant un dossier complet et sa page de couverture sous le titre : « Les pervers narcissiques » (Le Nouvel Observateur, n° 2471 du 15 au 21 mars 2012). C’est ensuite la plupart des médias, certaines chaînes télés et de nombreuses radios qui ont évoqué ce sujet avec un enthousiasme quasi « frénétique ».

Un pareil traitement, quelle que soit la source d’information habituelle utilisée (télé, radio, presse écrite, Internet, etc.), est très surprenant vu la nature du sujet qui ne semble pourtant pas correspondre aux standards de sélection classique que les éditorialistes réservent généralement pour la Une des journaux d’actualités.

Ceux qui connaissent cette problématique se souviendront qu’il y a cinq ans en arrière seulement, parler en public de perversion narcissique ou de pervers narcissique équivalait à mener un débat entre ufologues et sceptiques. Toutefois, les divers articles abordant cette problématique ont produit leurs effets et l’idée semble dorénavant ancrée dans le langage courant.

Pour autant, et malgré le satisfecit que le grand public accorde à cette notion, cette évolution ne s’est pas faite sans peine et nombreux sont encore les aprioris, les clichés ou autres préjugés qui résultent d’une vulgarisation, parfois excessive, d’un concept mal maîtrisé. Il faut dire que l’impact médiatique a banalisé l’usage de cette appellation, tant et si bien que cet état de fait peut laisser croire à une véritable invasion, non pas de petits hommes verts, mais de pervers narcissique. Nous sommes donc passés, en très peu de temps, d’un nihilisme complet envers une réalité inconnue, à une situation quelque peu ubuesque du genre : « nous sommes envahis par les pervers narcissiques ». Ce que dénoncent quelques « spécialistes » qui regrettent ou déplorent l’utilisation exagérée de cette terminologie parfois mise à « toutes les sauces ».

Mais qu’en est-il au juste ? Car si ces « experts » stigmatisent un phénomène contre-productif, ils ne l’expliquent pas pour autant. Et pour cause… la perversion narcissique est une théorie qui reste difficile à appréhender même pour les psys qui ont contribué à la faire connaître.

Pour preuve, si besoin est, la simple question de savoir qui, parmi ces personnes avisées, est en mesure de décrire le mouvement perversif (ou mouvement pervers narcissique) ?

Je vous rassure tout de suite, pour avoir posé la question à maintes reprises, la réponse reste quasi invariablement la même : « Le mouvement pervers narcissique ? Quèsaco ? »

Cet article n’ayant pas pour vocation de chercher les raisons d’une telle carence de la part des ‘promoteurs’ du concept de pervers narcissique, je concentrerai mes efforts sur la description (forcément réductrice bien que faisant appel à de nombreuses citations qui ne sauraient être résumées afin de respecter l’authenticité des idées abordées) de ce que l’inventeur de cette théorie, à savoir Paul-Claude Racamier, a souhaité décrire en créant tout un vocabulaire spécifique pour symboliser (expliquer) ce « mouvement pervers narcissique ». Car si cette contagion (et le sentiment d’invasion qui en résulte) semble aujourd’hui gagner du terrain dans notre champ social, elle ne peut être correctement interprétée que si nous comprenons ce qu’est le mouvement pervers narcissique.

Avant d’aborder la description de ce processus, précisons toutefois que P.-C. Racamier a tout bonnement décrit certaines pathologies en considérant « l’homme comme un tout dans son environnement » (cf. La nouvelle grille, Henri Laborit). Autrement dit, par cette approche novatrice pour un psychanalyste, il a conceptualisé certains troubles relationnels en les observant in situ et en tenant compte du contexte dans lequel ces pathologies se développent, ce que ne font pas la plupart des descriptions nosographiques employées habituellement en psychiatrie ou en psychologie clinique. Et c’est peut-être selon ce point de vue qu’il faut replacer les critiques dont cette dénomination, quelque peu controversée au sein même du milieu psychanalytique, fait l’objet.

Dans un des rares textes relatant sa doctrine, P.-C. Racamier écrivait : « Le plus important dans la perversion narcissique, c’est le mouvement qui l’anime et dont elle se nourrit »[1].

Si nous voulons comprendre le sens de ce néologisme il va de soi qu’il nous faut connaître les explications que l’auteur nous donne à propos de ce mouvement perversif : « Le mouvement pervers narcissique se définit essentiellement comme une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradiction interne et de les expulser pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui et, pour finir, non seulement sans peine, mais avec jouissance. » Quant à la perversion narcissique proprement dite, elle consistera dans l’aboutissement de ce mouvement : « sa destination, pour ainsi dire », précise Racamier qui en donnera son ultime définition dans son Cortège conceptuel (1993) : « La perversion narcissique définit une organisation durable ou transitoire caractérisée par le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir ». Cependant, ce qui frappe le plus chez ce chercheur, outre l’extrême dextérité linguistique dont il a su faire preuve, c’est l’absence de place laissée au hasard dans tous ses écrits et notamment ceux qui traitaient spécialement de la perversion narcissique. Ainsi, ajoutait-il : « Le plus spectaculaire est le mouvement perversif ; mais le plein accomplissement ne se trouve que dans la perversion organisée, qui touche à la perversité morale. […] Combien, pour un seul pervers accompli, faut-il de pervers potentiels ou partiels, de pervers passagers ou manqués : c’est ce que nul ne saurait et ne saura jamais dire ».

C’est clair, net et précis et cela répond en grande partie aux questions que l’on peut se poser afin d’expliquer la prolifération des pervers narcissiques que semblent mettre en évidence les témoignages qui affluent suite aux parutions d’articles abordant ce domaine d’investigation.

Si de plus en plus de personnes s’estiment victimes de pervers narcissique (en famille, au travail ou dans la vie sociale) : c’est tout bonnement que de plus en plus de gens sont en proie à des mouvements perversifs (ou des soulèvements perversifs). Ce qui ne remet nullement en cause la pertinence de leur jugement, au contraire de ce qu’affirme certains psys pourtant très prosélytes lorsqu’il s’agit d’interpréter comment la perversion narcissique se manifeste chez un individu.

Autrement dit, l’utilisation du terme pervers narcissique, pour désigner la souffrance qu’une personne peut éprouver lorsqu’il lui semble avoir reconnu ce type de personnalité dans son entourage, n’est pas aussi abusive que ce que certains voudraient bien nous le laisser croire, car effectivement, l’expression clinique de pervers narcissique recouvre une organisation durable ou transitoire d’un individu instaurant un mode relationnel particulier à autrui. Mais cela ne signifie pas pour autant que la personne victime d’un tel mouvement perversif soit la proie d’un pervers narcissique accompli. Car si la souffrance est la même et doit être entendue à sa juste mesure en raison du danger de mort auquel sont exposées toutes les victimes de cruauté ordinaire[2], la nuance est de taille : dans le cas d’un soulèvement perversif (autre terme pour désigner le mouvement perversif toujours très spectaculaire) l’agresseur peut encore prendre conscience de la dangerosité de ses actes (à la condition expresse – qui reste à satisfaire dans notre société – qu’il soit sévèrement mis face à ces responsabilités) ; alors que dans le cas d’une perversion narcissique accomplie, il n’y a, pour l’heure, aucune solution envisageable et des mesures drastiques devraient être prises pour protéger les victimes (et notamment les enfants qui sont les plus exposés dans les cas de conflits familiaux) de ce type de prédation morales (ou relationnelles).

Toutefois, bien que cet article ait été rédigé pour préciser ce en quoi les accusations portées à l’encontre d’une personne qui adopte des comportements pervers narcissiques ne sont pas aussi infondées que ce que certains voudraient bien nous le laisser croire[3], il convient d’admettre que, remettre dans son contexte une situation d’emprise instaurée par un prédateur (occasionnel ou permanent) au regard du mouvement perversif tel que défini par P.-C. Racamier, nécessite une analyse un peu plus fine que celle qui est proposée chez certains psys.

Par ailleurs, pour que le mouvement pervers narcissique s’installe et s’organise « il faut en avoir à la fois la nécessité profonde et l’opportunité ». C’est-à-dire qu’il faut que certaines conditions de plusieurs sortes soient simultanément remplies : « les unes de fond et les autres de rencontre, les unes personnelles, et d’autres “situationnelles” ». Ce que nous aborderons dans la seconde partie de cet article en traitant de la pensée perverse (les conditions de « fond ») et des noyaux pervers (les rencontres opportunistes et les coalitions perverses qui n’ont absolument rien à voir avec la relation qu’un pervers narcissique entretient avec sa victime et avec qui elles sont si souvent confondues au grand dam de cette dernière).

Un chapitre important, car étudier le mouvement perversif c’est effectuer une relecture des perversions narcissiques à la lumière des éclaircissements que nous apporte ce chercheur. C’est comprendre comment notre société fait le nid, protège et développe la corruption, les systèmes pervers et autocratiques dont la présence, au niveau organisationnel de nos sociétés modernes, se fait de plus en plus sentir. C’est également observer les crises (toutes les crises et c’est peu dire) que nous traversons sous une nouvelle approche, particulièrement clairvoyante et perspicace, dans leur phase de développement préalable à leur implosion. Ce qui, tout bonnement, nous permettrait de les anticiper plutôt que de les subir.

Tout un programme.

Philippe Vergnes

N. B. :

De nombreuses descriptions du pervers narcissique existent sur Internet, certaines étant plus pertinentes que d’autres. À titre d’exemple, vous pourrez en trouver une sur le site de l’Obs au lien suivant : « Pervers narcissique : 20 pistes pour les reconnaître ». En revanche, peu d’études se sont consacrées aux victimes de ces prédateurs relationnels et aux conséquences de ces derniers sur leur entourage, mais s’il est un phénomène à connaître c’est bien celui du « décervelage » (autre néologisme de P.-C. Racamier) que la manipulation instaure au travers de l’emprise : « Pervers narcissique : Les personnes les plus intelligentes sont les plus exposées ».

[1] Racamier, Paul-Claude (1992), Le génie des origines, Paris : Payot, 420 p. (p. 280).

[2] Titre d’un livre sur la prédation morale écrit par le Dr Yves Prigent, neuropsychiatre, spécialisé dans l’étude des dépressions et des suicides.

[3] Serge Hefez, qui, le 6 mai 2007, n’a pas hésité à écrire un article sulfureux sur la perversion narcissique de notre ex-président, à savoir Nicolas Sarkozy (à lire sur son blog « Famille, je vous haime : Petite leçon de psychologie : le pervers narcissique et ses complices »), s’est récemment plaint du fait que depuis que Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, de Marie-France Hirigoyen, est sorti, son cabinet est plein de patients qui viennent parler de leur PN (à lire sur le site de L’express : « Le pervers narcissique en dix questions »).

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